Mo Ibrahim, ex-homme d’affaires britannique d’origine soudanaise, croit dur comme fer aux révolutions arabes. Il était fin juillet en Tunisie, où il organisera le forum annuel de sa fondation, du 11 au 13 novembre.
Jeune Afrique : Comment expliquer qu’en 2010 l’indice Ibrahim classait la Tunisie et l’Égypte respectivement aux 8e et 9e rangs des pays africains en matière de bonne gouvernance ?
Mo Ibrahim : L’indice a en effet suscité une controverse en permettant aux pays émergents dotés de systèmes éducatifs d’un bon niveau d’être bien classés, malgré des manquements aux droits de l’homme. Des corrections ont été apportées, des critères ajoutés pour affiner les analyses.
Quel regard portez-vous sur la Tunisie de l’après-14 janvier ?
Pour mémoire, j’étais un gêneur du temps de Ben Ali ! Ce pays, déclencheur d’un changement colossal pour tout le continent, m’enthousiasme. Il accomplit des avancées importantes malgré d’énormes difficultés qui le fragilisent. Tous les regards sont tournés vers la Tunisie. Si elle réussit, tous les pays d’Afrique suivront. Elle est déjà un exemple, mais l’objectif de la démocratie n’est pas encore atteint. Il faut légitimer cette révolution par des élections. La cohésion nationale est essentielle, il faut prendre garde à ce que l’exclusion ne fracture pas le peuple. Ce n’est pas un hasard si, en sortant de prison, Nelson Mandela a déclaré que ses tortionnaires étaient aussi des citoyens sud-africains et qu’il ne fallait pas les exclure.
Quelle est votre analyse dans la perspective des élections en Tunisie ?
Il ne suffit pas d’aller voter, la démocratie ne se limite pas à l’élection de dirigeants tous les cinq ans. Il s’agit d’un processus global participatif. Les droits fondamentaux, les libertés, dont celles des femmes, sont incontournables. Pour des élections libres et transparentes, la société civile, les médias, les citoyens ont tous un rôle à jouer. Les efforts énormes des gouvernants pour empêcher la circulation de l’information n’auront pas suffi. Ce qui s’est passé en Tunisie et en Égypte n’aurait jamais été possible sans les technologies de l’information. C’est la révolution d’une génération libre, celle de jeunes sans peur, qui effectuent une marche forcée irréversible vers la démocratie et une meilleure gouvernance. Ils ont pris le relais. L’avenir de l’Afrique est en sécurité entre leurs mains. Cela me rend heureux.
Quel regard portez-vous sur la révolution égyptienne ?
L’Égypte a emboîté le pas à la Tunisie, mais elle est plus structurée politiquement et a choisi une voie différente pour instaurer la démocratie. Toutes deux ne reviendront plus en arrière, le message est clair: « Assez de pillage, de dictature, de népotisme ! » C’est une spécialité des gouvernants arabes que de s’installer au pouvoir et de changer les Constitutions à leur convenance. Certains sont des obsédés du pouvoir. Ils préfèrent posséder plutôt que de gouverner. Nous sommes aussi responsables. Nous avons accepté les dictatures. Nous nous sommes tus, faute d’un réel développement de la société civile. Gouverner, c’est s’appuyer sur des lois et non pas sur la force. La justice doit être impartiale, un ministre et un simple citoyen ont à répondre de leurs fautes de la même manière. C’est ce que la Tunisie et l’Égypte mettent en place.
Et la Libye ?
Son peuple souffre, mais l’exemple de ses voisins lui fait tenir bon. La Libye, comme tous les autres pays africains, doit prendre en main son destin et se défaire de son terrible dirigeant. Avec une bonne gouvernance et fort de ses potentialités, le pays se reconstruira sur des bases solides. Que diriez-vous aux jeunes qui veulent changer le monde ? Foncez, allez de l’avant. Tout est possible, tout est réalisable. Le manque de confiance en soi est le handicap de l’Afrique.
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Propos recueillis à Tunis par Frida Dahmani

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