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Khadija Darid

13/12/2008 à 23:29
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Installée au Québec depuis 1987, cette Marocaine a créé le premier magazine d’Amérique du Nord destiné aux immigrées du Maghreb et du Moyen-Orient.

En ce début du mois de novembre, le froid pointe déjà le bout de son nez sur les grands immeubles de verre et les vieilles bâtisses du centre de la capitale québécoise. Si Khadija Darid presse le pas, c’est pourtant moins pour se réchauffer que pour gagner du temps. Organisatrice dans l’événementiel, chargée de projet à la Conférence régionale des élus de Montréal - une assemblée qui consacre ses travaux au développement socio-économique de la ville -, membre de plusieurs conseils d’administration d’associations, elle est aussi, et surtout, la patronne de Femmes arabes - Arabiyat, le premier magazine d’Amérique du Nord destiné aux femmes originaires du Maghreb et du Moyen-Orient.

Lancé en juin 2002 à 5 000 exemplaires
, il connaît immédiatement un vif succès au sein de la communauté arabe du Québec, forte de quelque 250 000 individus. Rédigé à la fois en français et en arabe, « il offre aux immigrantes des infos pratiques pour leur permettre de participer activement à la société qui les accueille », raconte Khadija. Le magazine propose des dossiers thématiques sur la façon de vivre dans la Belle Province. Du Maroc au Liban en passant par la Palestine, on salue l’initiative de ce bimestriel qui compte rapidement des abonnés dans tout le monde arabe. Né quelques mois seulement après le 11 Septembre, il a vocation à redorer le blason d’une communauté qui, comme partout en Occident, souffre d’un déficit d’image, explique Khadija.
Si, aujourd’hui, la situation d’Arabiyat est plus délicate, Khadija résiste. Certes, les ventes plafonnent. Certes, le magazine, hier diffusé en kiosques, n’est plus disponible que sur abonnement. La faute à la publicité, qui se raréfie, mais aussi à un marché dominé par deux grands groupes de presse, Quebecor et Transcontinental… Toutefois Khadija continue de croire en la nécessité de sa publication. Mieux : elle a encore de nombreuses ambitions. « Comment les femmes arabes du Canada peuvent-elles se reconnaître dans les pages de Elle Québec ou de Châtelaine ? » argumente-t-elle, avant d’enchaîner : « J’aimerais qu’Arabiyat soit plus mordant, plus féministe. J’aimerais que nos articles suscitent plus de réflexion chez les Québécois, qu’ils leur fassent saisir autre chose que le cliché réducteur de la femme arabe soumise à son mari. »
Pour venir en aide à celles qui connaissent des problèmes d’intégration, Khadija Darid a également fondé, en 2004, l’association Espace féminin arabe. Une idée qui lui est venue en passant beaucoup de temps à discuter avec les lectrices de son journal : « Leurs confidences m’ont permis de prendre conscience de leur détresse. Alors, quand quelques-unes ont commencé à me demander un coup de main, je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose. » Mais pas question de ne faire que du social. L’association organisera donc aussi chaque année deux rendez-vous destinés à valoriser l’activité et la culture de celles qui ont quitté le chaud soleil méditerranéen pour réussir sur les berges glacées du Saint-Laurent.
Le premier, Trophées femmes arabes du Québec, est un gala réunissant 400 personnes qui récompense les immigrées s’étant illustrées dans des domaines aussi divers que la politique, les affaires ou la création artistique. Avec le second, Khadija fait le pari du coup médiatique. Depuis quatre ans, elle organise à Montréal une variante du très réputé défilé de mode marocain Caftan. Chaque année, 500 personnes y participent. Des couturiers arabes et québécois y présentent leurs œuvres. Lors de la première édition, en 2004, Liza Frulla, l’ancienne ministre fédérale du Patrimoine, qui présidait alors la manifestation, avait accordé un photoreportage à Arabiyat, dans lequel elle était vêtue de somptueux caftans colorés. En 2005, c’est cette fois Lise Thériault, alors ministre de l’Immigration et des Communautés culturelles de la province de Québec, qui s’est prêtée au jeu, enfilant des créations du célèbre couturier marocain Albert Oiknine.
Aujourd’hui, ces différentes initiatives valent à Khadija Darid d’être la chouchoute des médias, qui l’invitent chaque fois qu’une émission se penche sur la question - cruciale dans un Québec vieillissant - de l’immigration. Une expérience qu’elle a elle-même vécue, en France d’abord, puis au Canada.
Née à Casablanca dans une famille de sept enfants, Khadija a quitté le Maroc à l’âge de 21 ans. En 1983, elle décide, en effet, d’achever son troisième cycle de lettres à Lyon, où elle reste quatre ans. De son séjour français, elle garde un mauvais souvenir. Elle raconte y avoir souffert de la discrimination, par exemple en cherchant un appartement. Face à une Maghrébine, les propriétaires étaient méfiants…

Ce n’est pourtant pas dans l’idée
de s’installer définitivement au Canada qu’elle traverse l’Atlantique en 1987. Pour elle, le pays « des castors et de la neige » n’a rien d’exotique. Son époux ne fait que lui proposer de passer quelques jours de vacances à Montréal pour découvrir une ville qui attire un nombre croissant de jeunes diplômés marocains. Mais, séduit par l’hospitalité des Québécois, le couple a envie d’y rester définitivement. Tous les deux ont alors moins de 30 ans, et il ne leur faut pas longtemps pour se convaincre que l’aventure vaut le coup d’être tentée… Les démarches administratives, infiniment plus simples qu’en France, les confortent dans leur choix. L’installation se fait rapidement, l’obtention d’un permis de séjour également. Contrairement à la France, les immigrés ne sont pas traités, ici, comme du bétail. Khadija et son mari n’ont par ailleurs aucun mal à trouver un logement. « À l’époque, il n’y avait pas de pénurie. Certains propriétaires offraient même un mois de loyer gratuit si on s’installait immédiatement ! » se souvient-elle.
Au Canada, elle commence par enseigner le français dans une école privée. Puis, elle entre à la Chambre de commerce du sud-ouest de Montréal, grâce à un programme du ministère de l’Emploi. Son efficacité lui vaut d’en prendre la direction de 1988 à 1990. Mais, au bout de deux ans, elle se rend compte qu’elle s’éloigne du secteur social, où elle veut continuer de travailler. Elle répond alors à une offre d’emploi de l’hôpital Douglas, l’un des plus grands hôpitaux du Québec. Elle y décroche une mission : mettre en place un centre de réadaptation pour les personnes atteintes de troubles mentaux, qu’elle dirige ensuite pendant onze ans… C’est alors qu’elle constate que ces maladies touchent aussi de nombreux immigrants, affectés par les difficultés qu’ils rencontrent dans la construction de leur nouvelle vie, loin « du pays ».
Aujourd’hui, Khadija confie d’ailleurs nourrir, elle aussi, une nostalgie croissante pour le Maroc. Si elle y retourne régulièrement pour les vacances, elle sait aussi que son rêve de prendre une année sabbatique pour y renforcer le droit des femmes s’éloigne inexorablement. Elle ne regrette rien, certes, d’autant qu’elle est aujourd’hui mère de trois enfants, âgés de 8, 9 et 11 ans. Mais, de temps en temps, elle ne peut s’empêcher de penser qu’ici, au Québec, leur avenir est aussi ouvert qu’incertain…

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