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Tierno Monénembo

13/12/2008 à 21:11
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Écrivain franco-guinéen, Prix Renaudot 2008

« Je suis une espèce d’enfant perdu qui s’est raccroché à la littérature », aime à dire le lauréat 2008 du prix ­Théophraste-Renaudot. Cette affirmation définit bien le parcours du Franco-Guinéen Tierno Monénembo, qui appartient à cette famille d’auteurs pour qui la survie passe par l’écriture. C’est donc une sorte de justice poétique qui s’est accomplie le 10 novembre, lorsque le jury du Renaudot 2008 a décidé de le distinguer pour Le Roi de Kahel (voir J.A. n° 2473). Ce prix est le couronnement d’un livre, mais aussi d’un écrivain qui a construit, en l’espace d’une trentaine d’années, une œuvre exceptionnelle à la mesure des heurs et malheurs du continent dont il est originaire et qui n’a jamais cessé de l’habiter.
Tierno Monénembo - Thierno Saïdou Diallo de son vrai nom - est né en 1947 à Porédaka, dans le Fouta-Djalon, une région habitée par les Peuls. Élevé par sa nénembo (« grand-mère » en peul), d’où il tirera son nom de plume, moné signifiant « petit-fils », le futur écrivain grandit dans la Guinée coloniale, puis dans celle de Sékou Touré, de sinistre mémoire, qu’il fuit à l’âge de 22 ans, comme l’ont fait 3 millions de Guinéens menacés dans leur chair par les sbires de l’un des dictateurs les plus sanguinaires de l’histoire contemporaine africaine. Comme l’ont fait aussi nombre de ses compatriotes écrivains : Camara Laye, Djibril Tamsir Niane, Alioum Fantouré, William Sassine, Saïdou Bokoum… Une génération d’intellectuels sacrifiée, condamnée à l’exil et à la précarité.

Après avoir vécu au Sénégal, puis en Côte d’Ivoire, Monénembo arrive en France en 1973. Il s’inscrit à l’université pour étudier la biochimie. Pour payer ses études, il fait de nombreux petits boulots, dont celui de balayeur dans un supermarché de Lyon. Pendant ses heures de repos, il prend des notes dans un cahier, qui deviendra plus tard un roman, son premier roman, Les Crapauds-brousse. Parallèlement, l’écrivain soutient sa thèse de biochimie. Naturalisé français, il devient assistant à la faculté de médecine de Saint-Étienne. En 1979, dans le cadre de la coopération, il part enseigner en Algérie, puis au Maroc. De retour en France, il trouve un poste à l’université de Caen, en Normandie.
Au cours de sa période de formation, l’écrivain croit encore au mythe du Grand Soir ; il pense que les dysfonctionnements de l’Histoire peuvent se régler à coups de poing. Fervent maoïste dans les années 1970, ­Monénembo a longtemps milité au sein des mouvements gauchistes, notamment dans la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF). Mais face à la faillite des mouvements populaires, qui ont trahi leurs idéaux de liberté, d’égalité et de fraternité dans le Tiers Monde libéré du joug colonial, le jeune Guinéen déchante et fait le constat douloureux « que la politique n’était que fumisterie et que l’avenir se trouvait dans le roman ». « Entre la colonisation et l’indépendance, je ne saurais te dire laquelle est la pire », fera-t-il dire plus tard à l’un de ses personnages.
C’est cette prise de conscience brutale de l’échec du politique - et le mal de vivre qui en résulte - qui pousse Monénembo à se jeter tout entier dans l’écriture. Il veut oublier sa condition d’exilé. Il veut surtout se convaincre que « la pauvreté et l’humiliation » ne sont pas des tares. Son premier roman, Les Crapauds-brousse, paraît en 1979 aux éditions du Seuil. Rédigé en grande partie pendant ses nuits d’insomnie, ce roman est publié la même année que La Vie et demie, de Sony Labou Tansi. Les deux livres sont de véritables réquisitoires contre la dictature, la lâcheté et la corruption, avec pour armes l’humour, la cocasserie, l’ironie et l’éclat de rire. Ils inaugurent une série d’ouvrages dénonçant les tyrannies et les goulags tropicaux, un genre qui occupe une place prépondérante dans la littérature africaine au tournant des années 1980.
Après une pause de sept ans, Monénembo publie, en 1986, son deuxième roman, Les Écailles du ciel, couronné par le Grand Prix de l’Afrique noire. Suivront Un rêve utile (1992), Un attiéké pour Elgass (1993), Pelourinho (1995), Cinéma (1997) et L’Aîné des orphelins (2000), dont l’action s’inspire de la tragédie rwandaise. Très ­différents les uns des autres, ces récits menés avec brio et économie de moyens ont en commun les thèmes de l’exil, de l’errance, de la mémoire communautaire, le deuil du pays confisqué, le désenchantement politique, la folie, la condition des laissés-pour-compte. Que l’action se déroule à Salvador de Bahia, au Brésil, à Abidjan ou dans la banlieue lyonnaise, on n’est jamais très loin du pays natal de l’auteur, dont l’absence physique est transformée en présence incandescente par une exploitation habile du sentiment de manque et de nostalgie. À mi-chemin entre la littérature moderniste d’un Joyce, ou d’un Faulkner, et l’oralité des contes et légendes peuls qui ont bercé son enfance, les romans de Monénembo surprennent et réjouissent.
C’est dans cette lignée que s’inscrivent les deux derniers opus du Franco-Guinéen : Peuls (2004) et Le Roi de Kahel (2008), des épopées qui sollicitent et célèbrent l’histoire et la mémoire de la communauté peule, dont l’auteur est issu. Une histoire et une mémoire dont Tierno Monénembo ne s’est jamais réellement coupé, même si l’exil l’a éloigné de la géographie de son imaginaire. Aussi, son souhait le plus ardent semble être de réintégrer un jour cette géographie : « Ma vie telle que je la vis depuis trente-quatre ans est provisoire. Mon destin, c’est de vivre en Guinée, ne serait-ce que dans mon village, voir les tombes de mes ancêtres… Je rentrerai. »

D’une grande humilité, presque effacé, d’une apparence fragile, jusque dans sa démarche, Tierno Monénembo est une mémoire vivante. S’il aime débattre, défendre son point de vue sur une Afrique à ses yeux terriblement désespérante, il ne rechigne pas à évoquer, comme autant de précieux témoignages, des souvenirs personnels. Ses années de lycéen dans la Guinée de Sékou Touré, ses pérégrinations dans des pays d’Afrique occidentale, son installation en Europe, sa vie de coopérant français au Maghreb… Mais aussi ses rencontres littéraires aux quatre coins du monde. De quoi remplir quelques tomes de Mémoires. Assurément, le lauréat du prix Renaudot 2008 est de la race de ceux qui, un jour, peuvent s’exclamer, à l’instar du poète chilien Pablo Neruda, « j’avoue que j’ai vécu ! ».

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