Extension Factory Builder

France : Bariza Khiari, le Sénat et le "péril vert"

19/01/2012 à 16:06
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Sénatrice socialiste depuis 2004, elle milite pour un islam 'spirituel et responsable'. Sénatrice socialiste depuis 2004, elle milite pour un islam "spirituel et responsable". © Vincent Fournier pour J.A.

La nouvelle vice-présidente du Sénat français veut offrir à ses concitoyens un "modèle positif d'identification individuelle". Dans une France minée par les débats sur la religion, Bariza Khiari assume pleinement ses origines algériennes et sa pratique de l'islam soufi. Portrait.

« Je suis arrivée nourrisson en France. Mes origines algériennes n'ont aucune incidence sur mon parcours politique. Je n'en parle jamais. » C'est ainsi, presque en chuchotant, que Bariza Khiari, les jambes croisées dans un tailleur mauve, introduit ses origines. La sévérité de l'expression tranche avec la voix calme, presque satinée, et le visage chaleureux. À 65 ans, la nouvelle vice-présidente socialiste du Sénat français, née à Ksar Sbahi, près de Constantine, mesure sans doute le poids de toute déclaration sur ses liens avec l'Algérie et l'islam. Pourtant, l'affirmation étonne venant d'une femme qui dit aujourd'hui assumer totalement ses racines. Et à bien y regarder, tout semble l'y lier.

Son engagement politique, en premier lieu, n'est pas dû au hasard. « Mes parents ont été des militants de la décolonisation. Ils ont tous deux fait de la prison en France », dit-elle. C'est d'ailleurs leur dévouement en faveur de la cause algérienne qui l'a poussée à faire de l'antiracisme son premier cheval de bataille, au Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap), à la fin des années 1970. Un engagement pour lequel Bariza Khiari a très tôt montré un souci de l'efficacité, exigeant de ses actions une portée concrète. Ainsi, lorsqu'elle participe à la création du journal Différences, c'est « parce qu'il ne suffit pas de dire que l'on n'est pas raciste, encore faut-il avoir les outils pour expliquer ce que c'est que le racisme ». Et quand elle prend conscience des limites de son militantisme – « Tout ça c'est bien, mais on ne transforme pas » –, elle décide de s'engager en politique pour s'impliquer plus avant.

Derechef, et même si la sénatrice préfère en dire peu sur leur vie, l'exemple parental revient en toile de fond. « Eux, ils avaient une grande cause, mais moi, qu'est-ce que je pouvais faire ? » s'est-elle longtemps demandé. Son appréhension première à évoquer ses origines algériennes intrigue à nouveau. Et si cette méfiance était née lors de ses premières années en politique, dont elle semble parfois avoir du mal à se détacher ?

De fait, lorsque Bariza Khiari intègre le Sénat, en 2004, elle est la première femme issue du monde arabo-musulman à entrer dans un Parlement national. Elle qui n'a « jamais considéré que le fait d'avoir une appartenance confessionnelle pouvait jouer » voit alors la question de ses origines maghrébines et sa pratique du soufisme susciter l'attention des médias. Républicaine convaincue, elle préfère retenir de son parcours le côté « classique ». « Il n'est en rien différent de celui de mes collègues », dit-elle. Énarque (diplôme qu'elle a obtenu en formation continue), elle déclare sans fausse modestie : « J'ai excellé dans ma vie professionnelle, j'excelle de la même manière dans mes fonctions politiques. » À une carrière professionnelle bien remplie – notamment au ministère duTourisme, où elle fut déléguée régionale pour l'Île-de-France – s'ajoute un parcours syndical à la Confédération française démocratique du travail (CFDT), un engagement de parent d'élèves et une carrière politique au sein du Parti socialiste (PS). Militante socialiste depuis les années 1980, elle a débuté dans le 16e arrondissement parisien, où elle a grandi et où elle a été élue conseillère d'arrondissement en 2008. Un choix au départ loin d'être évident. Elle a échoué à trois reprises, en 1995, 1997 et 2002, lors des élections législatives sur cette « terre de mission » qui lui a « donné le goût de la discussion, de la bataille politique ».

Pugnace face au « climat de défiance qui entoure l'islam en France », Bariza Khiari s'est finalement décidée à ranger ses craintes et à élever la voix. Un déclic citoyen.

Aujourd'hui, elle considère qu'il est de son devoir de se prononcer, à titre de modèle. « On ne peut pas laisser complètement la parole aux institutions représentatives des musulmans. Nos concitoyens ont besoin de modèles positifs d'identification individuelle », dit-elle. Et quand il s'agit d'évoquer le climat actuel, la vice-présidente du Sénat use de mots forts. Elle estime que, en France, l'islam est devenu le « péril vert », comme le communisme a pu représenter autrefois le « péril rouge ». Elle dénonce un « climat de défiance instrumentalisé par l'exécutif ». Mais elle ne s'autorise pas le moindre écart, pesant ses mots dès qu'il s'agit d'évoquer ses origines. « Elle veille toujours à éviter les discours revanchards, confirme SébastienTurcat, membre du groupe socialiste au Sénat. Elle ne met jamais en avant ses origines. »

Aujourd'hui, si elle affiche sans détour sa confiance en elle, Bariza Khiari vit sa nouvelle fonction comme l'aboutissement du combat pour l'égalité qu'elle mène depuis des années. « J'ai pu observer la régression des préjugés vis-à-vis de quelqu'un portant un nom comme le mien. À une époque, on disait que j'allais plomber les listes », se plaît-elle à rappeler. Tout juste installée dans un bureau aux dimensions démesurées, Bariza Khiari en observe le luxe majestueux. Les dorures et le mobilier royal ne semblent pas l'impressionner. Au mur, plusieurs tableaux anciens. Elle en remplacera bientôt un par « une calligraphie arabe »… Quand même !

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

International

Indonésie : l'avenir, c'est Jokowi

Indonésie : l'avenir, c'est Jokowi

Il y a le réformateur populaire, Joko Widodo, et le militaire conservateur, Prabowo Subianto. Tous deux clament leur victoire à l'élection présidentielle du 9 juillet. Deux visages, deux pr[...]

Littérature turque : "L'Homme désoeuvré" enfin traduit en français !

C'est l'un des classiques du roman turc contemporain. "L'Homme désoeuvré", de Yusuf Atilgan, est enfin traduit en français.[...]

Sida : les lois homophobes accusées de favoriser la propagation du virus

Les lois qui interdisent et stigmatisent l’homosexualité ont été pointées du doigt lors de la conférence internationale sur le sida à Melbourne en Australie. Elles favoriseraient[...]

Italie : près de 800 migrants sauvés par la marine en une nuit

La marine italienne à annoncé avoir secouru près de 800 migrants dans la nuit de dimanche à lundi. En cette saison estivale les candidats à la traversée de la Méditerranée,[...]

Le FBI a-t-il poussé des musulmans américains à commettre des attentats ?

Dans un rapport publié lundi, Human Rights Watch dénonce les pratiques abusives du FBI qui aurait incité des Américains musulmans à commettre des attentats, après le 11-Septembre. Les[...]

Commission européenne : Jean-Claude Juncker, l'ère du dinosaure

Élu sans surprise, le président de la Commission européenne donne des gages à la droite, à la gauche, aux Verts. Un risque de cacophonie ?[...]

Côte d'Ivoire : Drogba, le retour de l'enfant prodige à Chelsea

Selon le quotidien "L'Équipe", Didier Drogba est attendu dans la semaine à Londres pour parapher un contrat d'un an avec Chelsea. Il devrait par la suite entamer une reconversion dans le staff technique du[...]

Crash en Ukraine : les séparatistes enlèvent les corps, Washington accuse Moscou

La colère gronde dans le monde contre les séparatistes pro-russes qui se sont précipités pour retirer les corps de victimes de l'accident dans l'est de l'Ukraine, Washington accusant les Russes de leur[...]

Des députés français constatent le retour de l'Égypte sur la scène africaine

Première visite du genre depuis l'élection d'Abdel Fatah al-Sissi, une délégation de six députés français s’est rendue au Caire du 15 au 19 juillet. Le ministre des Affaires[...]

France : affrontements à Paris entre la police et des manifestants propalestiniens

Les policiers antiémeute et des propalestiniens s'affrontaient samedi à coups de pierres et de gaz lacrymogènes dans les rues de Paris après une tentative de manifestation de soutien aux Palestiniens[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers