30/06/2008 à 16h:36 Par Pascal Airault (avec Baudelaire Mieu, à Abidjan)
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Vingt-trois responsables de la filière inculpés pour malversations financières... Dans la perspective de la prochaine présidentielle, le chef de l'État, Laurent Gbagbo, a décidé de faire le ménage. Jusque dans son propre camp.

« Laurent Gbagbo n'est plus le Boulanger [surnom dont l'affublait son prédécesseur à la tête de l'État, le général Robert Gueï, en raison de sa capacité à rouler dans la farine ses adversaires politiques, NDLR]. Il incarne désormais le Justicier dans la ville ! » s'amuse Amadou, planteur, dans une allusion à la saga américaine dans laquelle Charles Bronson part en croisade contre une société new-yorkaise minée par la violence.
Comme le célèbre acteur, le président ivoirien semble être resté longtemps indifférent aux malversations financières des grands commis de l'État et des hommes d'affaires de son pays avant de se lancer dans une subite « opération mains propres » qui laisse penser que le temps de l'impunité est aujourd'hui révolu.
À Abidjan, « Gbagbo le Justicier » vient effectivement de donner le coup d'envoi d'une purge d'une ampleur inattendue au sein de la filière café-cacao. Le coup de balai est tel que toute la classe politique nationale en est ébranlée, mouvance présidentielle incluse. Et pour cause : alors que sur la liste des personnes mises en examen se trouvent déjà plusieurs membres ou proches du Front populaire ivoirien (FPI, au pouvoir) et du Parti démocratique de Côte d'Ivoire (PDCI, opposition), la suite de l'instruction pourrait éclabousser bien d'autres personnes, à commencer par certains ministres de la République.
Le début de l'affaire remonte au 12 juin dernier. Contre toute attente, le procureur Raymond Tchimou livre alors à la presse le nom de 23 personnes inculpées dans l'enquête pour malversations dans la filière café-cacao, que le chef de l'État lui a confiée huit mois plus tôt. Parmi elles se trouvent de gros poissons comme Angeline Kili et Firmin Kouakou, respectivement présidente et directeur général du Fonds de régulation et de contrôle du café et du cacao (FRCC), Jean-Claude Amon, l'un des conseillers du président Gbagbo, Lucien Tapé Do, président de la Bourse du café-cacao (BCC), ou encore Henri Kassi Amouzou, président du conseil de gestion du Fonds de développement des activités des producteurs de café et de cacao (FDPCC). Kili, Kouakou et Amon sont des militants du FPI. Tapé Do et Kassi Amouzou sont, eux, connus pour leur proximité avec le PDCI. Tous se disent en outre proches du chef de l'État.

Acquisitions tous azimuts
Que leur reproche-t-on exactement ? Principalement d'avoir détourné une grande partie des fonds destinés à aider les producteurs de café et de cacao depuis 2001. Un préjudice qui pourrait s'élever à 115 milliards de F CFA (plus de 175 millions d'euros). Tous sont, certes, censés représenter l'intérêt des planteurs, puisqu'on leur a confié la gestion de la filière à la suite de sa libéralisation exigée par les bailleurs de fonds à la fin des années 1990. Mais le déclenchement de la rébellion, en septembre 2002, a changé la donne. Au lendemain de la partition de la Côte d'Ivoire, le président Gbagbo les sollicite pour l'effort de guerre, auquel ils participent pour plus de 30 milliards de F CFA. Persuadés qu'ils disposent d'un blanc-seing des autorités, les responsables de la filière se lancent dans une politique d'acquisition de sociétés, d'immeubles et même d'une importante usine de transformation du cacao à Fulton, aux États-Unis, dont les activités n'ont toujours pas démarré, quatre ans après son rachat. Montées dans la plus grande discrétion avec certaines banques ivoiriennes, ces opérations financières sont considérées comme l'une des principales causes de la disparition du journaliste franco-canadien, Guy-André Kieffer, qui enquêtait sur ce sujet.
Avec le temps, toutefois, la complicité initiale des dirigeants de la filière a fait place à des rivalités. Le ton monte à tel point que ceux-ci n'hésitent bientôt plus à s'invectiver par presse interposée et à faire descendre leurs partisans dans la rue, chacun revendiquant haut et fort le soutien du président. « Gbagbo leur a pourtant maintes fois répété que l'argent n'aimait pas le bruit, mais ils sont restés sourds aux appels du chef de l'État », souligne un militant du FPI.
Aujourd'hui, la justice les accuse notamment de détournements de fonds, d'abus de biens sociaux et de faux et usage de faux. Depuis le 13 juin, le juge d'instruction Antoine Ladji Gnakadié reçoit les prévenus avant de les déférer, pour la plupart, à la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan (Maca). Démis de leurs fonctions, livrés à la vindicte populaire et aux caméras de télévision, les détenus bénéficient cependant du confort dû à leur rang : incarcération en chambres double ou individuelle équipées d'un téléviseur, abonnement à Canal Horizons, possibilité de recevoir famille et amis tous les jours, etc.
Dans le même temps, leurs soutiens s'activent en coulisses pour tenter de les sortir de cette mauvaise passe. Pascal Affi Nguessan, ancien Premier ministre et président du FPI, dont Angeline Kili n'est autre que la seconde femme, épousée selon le rite coutumier, a ainsi cherché à obtenir l'indulgence du chef de l'État lors d'un tête-à-tête à son domicile. Il n'a pas hésité non plus à organiser deux réunions du parti présidentiel pour rallier des hommes influents à sa cause, tel Paul-Antoine Bohoun Bouabré, l'ex-ministre des Finances aujourd'hui en charge du Plan. Affi Nguessan s'est, enfin, rendu à la Maca pour y rencontrer les prisonniers. Mais ses efforts sont restés vains, pour l'instant…

Des preuves en lieu sûr
« Le président est inflexible. Il veut montrer à l'opinion publique qu'il s'attaque aux passe-droits et à la corruption dans la perspective des élections », explique un diplomate occidental. Réponse apportée à la demande des bailleurs de fonds, qui réclament depuis longtemps une remise en ordre du pays, la grande lessive entamée par Gbagbo pourrait lui permettre de récolter les 80 milliards de F CFA qui lui manquent pour boucler le financement des élections de novembre prochain.
La croisade dans laquelle il s'est lancé lui permet aussi de couper l'herbe sous le pied à ses opposants, qui martèlent que la Côte d'Ivoire n'a jamais été aussi corrompue que sous son règne. Un refrain qu'entonne par exemple Henri Konan Bédié, le président du PDCI, à chacun de ses meetings. Ou que Konan Kouadio Bertin, le leader des jeunes du même parti, se charge de populariser, en se référant régulièrement à la chanson des artistes Yodé et Siro intitulée « Si tu as choisi des voleurs, nous on va t'appeler voleur », renvoyant dos à dos le chef de l'État et les barons de la filière cacao. Ces derniers, qui ont, quant à eux, la désagréable impression de servir de boucs émissaires, menacent de dévoiler les noms de tous les ministres qui ont bénéficié de leurs largesses. « Nous avons mis les preuves en lieu sûr », indique ainsi un de leurs avocats, qui explique par ailleurs que tous ceux qui ont occupé les fonctions de ministres de l'Agriculture et des Finances depuis 2001 sont complices, quoi qu'il advienne, tous les décaissements ayant été soumis à leurs paraphes… Titulaire du portefeuille de l'Agriculture, Amadou Gon Coulibaly, qui est également directeur de campagne d'Alassane Ouattara, figure parmi les premiers visés.
Ces menaces n'ont pas l'air d'émouvoir, pour l'instant, le président. « Je mets quiconque au défi de prouver que je me suis personnellement enrichi avec l'argent du cacao. S'il y a des gens dans mon entourage qui sont allés à la soupe, c'est leur problème », indique le chef de l'État à ses proches, dont certains laissent entendre qu'il pourrait être tenté d'aller encore plus loin en se séparant des ministres qui ternissent son image. Pour Gbagbo, l'objectif est évidemment de se refaire une virginité… tout en semant le trouble parmi ses adversaires, à cinq mois seulement de la présidentielle.

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