27/03/2006 à 15h:13 Par Daniel Bourmaud
Esprit, mensuel, France
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La politique africaine de la France tente d'émerger de la longue ambivalence comateuse héritée de la fin de la guerre froide. Toute la dernière décennie du XXe siècle est celle en effet d'un abandon progressif de l'Afrique, sous couvert d'une modernisation du dispositif jusque-là en charge des affaires africaines. Du discours de La Baule, énonçant en 1990 le principe de la conditionnalité dans le soutien de la France à l'Afrique, à l'effondrement de l'aide publique au développement (APD), existe une continuité qui dépasse l'accident de parcours. En quelques années, la France va imposer une dévaluation du franc CFA de 50 % et soumettre son aide bilatérale aux États d'Afrique subsaharienne à la signature préalable d'accords avec le Fonds monétaire international (FMI) dans la conformité aux règles de l'ajustement structurel. Elle va procéder à une révision drastique du montant de son APD, qui se trouve divisée par deux entre 1994, année où elle atteint son niveau le plus élevé avec 0,64 % du PIB, et 2001, année, où elle dégringole à 0,32 %. Elle diminue de plus de moitié ses effectifs militaires présents dans les bases dites « prépositionnées » au sud du Sahara et surtout reconsidère son dispositif institutionnel en charge de la coopération. C'est la fameuse « Réforme » qui aboutit à la suppression du ministère de la Coopération, intégré au Quai d'Orsay par le biais d'une direction générale de la coopération et du développement international. Elle dilue enfin son « pré carré », qui délimitait le champ de son intervention au sud du Sahara, dans une gigantesque zone de solidarité dite prioritaire (ZSP). La ZSP recouvre soudain tout le continent africain, à quelques exceptions près, l'ancienne Indochine, et une galaxie de petits États des Antilles et des Caraïbes dont Cuba. Simultanément, la coopération militaire fait l'objet d'une révision drastique avec la mise sur pied de la doctrine de Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix (Recamp). L'objectif est d'impliquer directement les armées africaines dans la gestion des crises que traverse le continent, la France se cantonnant dans une fonction de formation et de soutien logistique. Un trait est tiré sur la fonction de « gendarme de l'Afrique », expression sans doute excessive, mais que la France elle-même ne répudiait pas. L'ancienne puissance coloniale n'a pas vocation à intervenir directement : c'est aux troupes africaines envoyées par leurs États qu'il revient de s'impliquer sur les théâtres conflictuels qui menacent le continent.

Ce qui s'apparente à une révolution n'est pas exempt d'incohérences ni de tensions. Comment peut-on, par exemple, amputer son APD de 50 % et simultanément multiplier par plus de deux le nombre de bénéficiaires potentiels sans s'exposer à l'accusation de saupoudrage ? Comment articuler une nécessaire moralisation des pratiques dont la « Françafrique » synthétise les dérives avec une activation, ici ou là, de réseaux toujours efficaces quand le besoin s'en fait sentir ? Comment justifier l'appui à la démocratie avec les ambiguïtés, à la lisière de la compromission, à l'égard de certains régimes autoritaires d'Habyarimana à Eyadéma ? Comment aussi concilier la politique de non-intervention inhérente au concept de Recamp et, en même temps, ne pas procéder à une révision des accords de défense et de sécurité signés avec les États africains au lendemain des indépendances qui supposent au contraire une garantie active et directe de la France en cas de conflit ? Bref, la France oscille, semble-t-il, au cours de la période entre deux politiques peu conciliables.
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