26/05/2008 à 16h:03 Par Sophie Bouillon, envoyée spéciale à Johannesbur
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Les violences xénophobes qui secouent les townships de Johannesburg ont déjà fait des dizaines de morts et des milliers de déplacés. Et révèlent un malaise social jusqu'ici occulté.

Originaire du Malawi, Tupo travaille depuis deux ans à Johannesburg dans une société de services informatiques. « Dans les transports en commun, je n'ose pas parler de peur que l'on entende mon accent », confie-t-elle. Comme de nombreux immigrés, elle tient à ne pas se faire remarquer. Surtout depuis que les attaques xénophobes se sont multipliées dans la capitale économique. Des violences qui ont déjà fait plus de quarante morts et des milliers de déplacés. Le 21 mai, la situation est devenue tellement préoccupante que le chef de l'État, Thabo Mbeki, a autorisé le déploiement de l'armée afin d'enrayer la spirale de violence qui menaçait de s'étendre à d'autres villes du pays. Comme à Durban (Sud-Est) où des commerces tenus par des Nigérians ont été visés par de jeunes Sud-Africains en colère.
Les ratonnades ont commencé le 11 mai, dans le quartier d'Alexandra, le township le plus pauvre de Johannesburg. Agressions, cambriolages, viols… Dans ces lieux où le crime est monnaie courante, les immigrés sont une cible facile : la quasi-totalité d'entre eux vivent clandestinement, et n'ont aucun recours légal pour se défendre. À Hillbrow, un quartier pauvre du centre de la ville, même la police profite de cette situation pour racketter les clandestins. Ismael Farouk est artiste, il travaille au musée national, situé au cœur de ce quartier. Bien avant les récents événements, il confiait déjà que « des policiers venaient, tous les jours, demander de l'argent aux sans-papiers, en les menaçant de les reconduire à la frontière ».

RÉGULARISATION IMPOSSIBLE

Longtemps, les autorités ont minimisé l'importance des attaques visant les étrangers. Selon la ministre de l'Intérieur, Nosiviwe Mapisa-Nqakula, « la xénophobie n'était qu'un élément secondaire des violences qui ont secoué le pays ces derniers jours ». Même son de cloche du côté de la présidence. Bien avant d'envoyer la Force de défense d'Afrique du Sud (SADF) en renfort, Thabo Mbeki a ordonné l'ouverture d'une enquête dans le but de trouver qui se cache réellement derrière ces lynchages. Pour lui, la population la plus pauvre a été « manipulée par des criminels ». Et pourtant…
En 1998, une enquête menée par le Southern African Migration Project, un groupe d'études sur les migrations en Afrique australe, mettait déjà en garde le gouvernement de Nelson Mandela contre « une xénophobie rampante, un sentiment hostile vis-à-vis des étrangers ». « Pendant l'apartheid, l'Afrique du Sud était un pays extrêmement fermé sur lui-même, explique le sociologue Jakkie Cilliers, président de l'Institut d'études sur la sécurité. La population noire n'avait quasiment pas le droit de se déplacer, ni de sortir du pays. On vit encore avec la peur de l'autre, ici sans doute plus qu'ailleurs. » Sous-éduqués, les habitants des townships se méfient des étrangers, « responsables de la criminalité, qui volent femmes et emplois, et qui introduisent des maladies ». Et selon Cilliers, « les immigrés d'Afrique francophone et lusophone sont encore plus ostracisés, à cause de la barrière de la langue et de la différence culturelle ».
Venus du Mozambique, du Malawi ou de République démocratique du Congo, les étrangers sont de plus en plus nombreux à choisir la plus grande puissance économique du continent pour tenter leur chance. L'immense majorité d'entre eux sont des Zimbabwéens qui ont fui la crise économique et politique qui sévit chez eux. Ils seraient aujourd'hui, dit-on, plus de trois millions à vivre illégalement en Afrique du Sud (voir encadré p.38). Une vague d'immigration à laquelle les gouvernements successifs ne se sont pas préparés. « La loi sur l'immigration n'a quasiment pas évolué depuis la fin de l'apartheid », constate Jonathan Crush du Southern African Migration Project. Le Zimbabwe, par exemple, n'a pas signé d'accord bilatéral avec l'Afrique du Sud pour la circulation des personnes, contrairement au Mozambique, au Swaziland et au Lesotho. « C'est très surprenant, puisque les pays qui appartiennent à la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) sont censés encourager une plus grande mobilité de la population dans la région », poursuit le chercheur. Les frontières sud-africaines restent pourtant étanches, ce qui encourage la corruption des douaniers. Mais, une fois sur place, la régularisation est quasiment impossible. L'ONU dénombrait 45 000 demandeurs d'asile en 2007, essentiellement Zimbabwéens et Congolais. Mais seules 30 % des demandes ont été acceptées. José Zamaria, manager d'une boîte de nuit au Cap, vient du Congo-Kinshasa. Il reconnaît qu'il est très difficile d'obtenir des papiers « sans graisser la patte des agents de l'immigration ». L'asile politique, presque impossible à obtenir en Afrique du Sud, n'est plus accordé aux Zimbabwéens, considérés comme réfugiés économiques. Aucune loi ne leur permettant d'être régularisés, ils sont alors condamnés à vivre dans l'illégalité.
Bongani vit en Afrique du Sud depuis deux ans. Il n'a pas de papiers. Il passe tous les jours devant le bureau de l'immigration, où des dizaines de personnes attendent jour et nuit dans l'espoir d'être régularisées. « C'est complètement stupide de perdre son temps à faire des demandes qui n'aboutiront jamais, estime-t-il. D'autant que l'on peut très bien vivre illégalement dans ce pays. » Pour nombre d'observateurs, c'est justement cette clandestinité qui engendre les vagues de violence et la rancœur de la population la plus pauvre. Les grandes exploitations agricoles situées non loin de la frontière avec le Zimbabwe emploient plus facilement cette main-d'œuvre moins chère et souvent mieux formée. Près de dix-sept ans après la fin de l'apartheid, le chômage touche plus de la moitié des hommes noirs de moins de 30 ans et l'économie du pays connaît un ralentissement en raison de l'inflation. L'accès à l'éducation reste extrêmement inégal entre les différentes communautés. À en croire l'Institut d'observation des relations raciales, « tant que le gouvernement n'aura pas réglé ces inégalités majeures, il ne faudra pas s'étonner que la xénophobie s'étende à travers tout le pays ».

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