26/05/2003 à 00h:00 Par Propos recueillis par Christophe Boisbouvier
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Ancien opposant marocain, aujourd'hui conseiller du roi A 77 ans, Abraham Serfaty est toujours en lutte. Celui qui, au temps de Hassan II, fut le plus célèbre prisonnier politique du Maroc ne ferraille plus contre le despotisme royal. À son retour d'exil, en 1999, il a même été nommé conseiller en recherche pétrolière par Mohammed VI. Aujourd'hui, la figure emblématique des juifs marocains combat plutôt les islamistes. Et pas seulement les groupuscules extrémistes de la banlieue de Casablanca. Il n'hésite pas à mettre en cause la responsabilité d'Al Adl wal Ihsane (Justice et bienfaisance), le mouvement de Cheikh Yacine, dans les attentats du 16 mai.

J.A./L'INTELLIGENT : Quels sont les objectifs des commanditaires des attentats de Casablanca ?

ABRAHAM SERFATY : Ils cherchent à déstabiliser tout ce qui tend vers le progrès et la modernité dans le monde arabo-islamique. Ils veulent le faire revenir au Moyen Âge et visent tout particulièrement le Maroc parce que c'est le pays le plus avancé sur la voie de la démocratie.
Heureusement, les attentats ont provoqué une réaction inverse. Ces derniers jours, il y a eu des manifestations très émouvantes. Devant la Casa de España et le local du Cercle juif, j'ai entendu des gens crier : « Les wahhabites sont des assassins, les juifs sont nos frères. »

JAI: Peut-on faire un rapprochement avec de précédents attentats ?

AS: Oui, avec celui de Djerba, il y a un an, qui visait la mémoire du judaïsme tunisien. Certes, les attentats de Casablanca visent plus large. Ils s'en prennent non seulement aux juifs, mais à toute manifestation de la modernité au Maroc. À chaque fois, les terroristes s'attaquent aux étrangers, notamment aux touristes. Ils essaient de couper le Maghreb de l'Europe.

JAI: Dans les années cinquante, les juifs étaient près de trois cent mille au Maroc. Ils ne sont plus que quelques milliers. Leur disparition est-elle inéluctable ?

AS: J'espère que non. Je ne crois pas qu'ils partiront à cause des derniers attentats. Les manifestations de solidarité de nombreux musulmans les ont réconfortés. Mais ceux qui restent ne sont pas malheureusement pas les plus jeunes...

JAI: Au-delà de la piste el-Qaïda, quelles sont à votre avis les causes internes de cette vague terroriste ?

AS: Les kamikazes sont originaires de quartiers de Casablanca plongés dans la misère, comme Sidi Moumen. Or personne dans la classe politique marocaine ne travaille dans ces quartiers. L'État et le gouvernement s'en désintéressent, et la gauche préfère s'adonner à la politique politicienne. Même mes amis du parti de La Voie démocratique ne font rien ! Les islamistes occupent le vide ainsi laissé.

JAI: Redoutez-vous un raz-de-marée islamiste lors des élections locales, au mois de septembre ?

AS: Beaucoup le craignaient avant les attentats. Mais je crois que les photos du carnage ont écoeuré tout le monde et créé un sursaut.

JAI: Faut-il interdire le parti islamiste PJD et le mouvement Justice et Bienfaisance de Cheikh Yacine ?

AS: Avant le drame, j'aurais répondu non ; maintenant, j'hésite. Il ne faut pas traiter les modérés et les extrémistes de la même façon, mais il faut être plus ferme à l'égard de tous, car ils partagent la même idéologie. Le fondamentalisme est la mère nourricière de l'islamisme fanatique. En tout cas, il faut barrer la route aux prêches extrémistes dans les mosquées. Officiellement, le prêche du vendredi est un texte rédigé par le ministère des Affaires religieuses. Dans les faits, chaque imam peut y ajouter ses commentaires. Certains de ces imams sont des fanatiques qui attaquent notamment les juifs. Ceux-là doivent être écartés.

JAI: En tant que Commandeur des croyants, le roi est-il visé par les terroristes ?

AS: Explicitement, non ; en pratique, oui. Les auteurs des attentats s'attaquent à l'esprit de tolérance que le roi s'efforce d'imprimer à l'islam marocain. Dans un mémorandum publié il y a trois ans, Cheikh Yacine a d'ailleurs contesté au roi le titre de Commandeur des croyants. Il prône le primat du prêche de l'imam sur la parole du roi. J'estime que son mouvement a une responsabilité indirecte dans les attentats.

JAI: La politique proaméricaine du Maroc est-elle également en cause ?

AS: El-Qaïda, c'est vrai, a classé le Maroc parmi les pays « apostats ». Mais, pour Rabat, le maintien de bonnes relations avec Washington est capital. Les points de vue des deux pays convergent en effet sur la question du Sahara, sur la base du plan Baker, qui envisage une très large autonomie du territoire à l'intérieur du royaume.
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