25/06/2007 à 13h:55 Par Jean-Baptiste Marot, envoyé spécial à Rabat
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Ville à vocation administrative, la capitale du Maroc cherche à changer d'image. Objectif : devenir un pôle économique, touristique et culturel de premier plan.

mBouger. Changer. Évoluer. Depuis le tournant des années 2000, les autorités marocaines n'ont plus que cette idée en tête : transformer l'image de leur capitale, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur du pays. Rabat, pourtant, n'a rien à voir avec le Chicago des années 1930, symbole de tout ce qu'une ville peut produire de pauvreté, de criminalité et de délinquance. « Cette cité est plutôt au Maroc ce que Washington est aux États-Unis », explique son maire, Omar el-Bahraoui. À savoir : une ville sûre, calme, au cadre de vie agréable. Alors quoi ? Malgré ses quelque 650 000 habitants - près de 1,6 million si on prend en compte l'agglomération de Rabat-Salé -, la capitale fait aussi figure de ville trop sage, assoupie, voire un rien ennuyeuse, selon les étrangers de passage qui déplorent parfois le comportement très casanier des R'batis…
« Contrairement à Casablanca, Rabat n'est pas une ville qui bouge. Il n'y a rien à y faire après 21 heures », pestent les adolescents qui aiment écumer les boîtes de nuit jusqu'au petit jour. Les touristes qui visitent la cité royale, eux, n'y restent pas. Pas assez en tout cas, au goût d'Amal Karioun, vice-président du Conseil régional du tourisme (CRT). Une fois la visite des Oudayas, du Chellah et du minaret Hassan achevée, ils reprennent le car, direction Essaouira, Fès ou Tanger. Les séjours n'excèdent pas une journée, deux dans le meilleur des cas. La capitale du royaume ne serait pas très vendeuse. « Vous ne verrez jamais Rabat sur les encarts publicitaires des marchés cibles européens, explique Karioun. Dans la perspective du plan Azur, Marrakech et Agadir sont bien plus accrocheurs. »
À l'origine de cette réputation : l'élévation récente de Rabat au rang de capitale, estiment les observateurs. Ce n'est qu'en 1912, peu après l'arrivée des Français au Maroc, que l'agglomération, jusqu'alors provinciale, devient la première cité du royaume. Le colonisateur, soucieux de se rapprocher de la mer pour faciliter les liens avec la métropole autant que de rompre avec le passé impérial du pays, décide que ni Fès ni Marrakech n'occuperont plus, désormais, la fonction de capitale. Rabat perd alors sa vocation de port commercial, au profit de Casablanca, pour se concentrer sur l'administration du protectorat. À l'indépendance, les deux premiers monarques entérinent cet état de fait, mais cherchent à doter la ville d'un certain prestige. « Hassan II a voulu faire de Rabat la ville de l'administration makhzénienne avec un grand “A”. Il a voulu lui donner une certaine solennité », reprend Amal Karioun. La fréquentation touristique s'en trouve alors limitée, et les forces de l'ordre investissent les rues de la cité pour assurer la sécurité des bâtiments officiels et des chancelleries. Pendant une vingtaine d'années, le très autoritaire wali Omar Benchemsi dirige la région. Le tout-sécuritaire devient sa priorité. « Il était très à cheval sur les horaires de fermeture des bars et des cafés. Il a aussi interdit les salles de billard pendant plusieurs années », se souvient Omar el-Bahraoui.
Aujourd'hui, cette époque est certes révolue, mais Rabat éprouve beaucoup de difficultés à faire passer le message. Aussi le maire, le wali et surtout le roi ont-ils décidé d'employer les grands moyens. Objectif : « Faire en sorte que la capitale du royaume rayonne sur tout le Bassin méditerranéen, comme c'est le cas de Barcelone, Marseille, Beyrouth, Tel-Aviv ou Alexandrie. Même si Rabat ne se trouve pas exactement sur la Méditerranée », avance Lemghari Essakl, le directeur général de l'Agence d'aménagement de la vallée du Bouregreg, qui gère l'un des deux principaux projets d'embellissement de la capitale. Première étape : le lancement des gigantesques et luxueux programmes d'aménagement de la corniche et de l'oued qui borde la ville (voir pp. 60-62) afin de la réconcilier avec la mer, tout en la dotant d'infrastructures de prestige. « Construction d'une Bibliothèque nationale, d'un musée des Arts contemporains, d'un musée d'Archéologie, du grand musée des Sciences de la Terre et réhabilitation du Jardin d'Essai situé à l'Agdal : le roi veut doter la ville de grandes réalisations culturelles », se félicite Hassan Amrani, le wali de la région de Rabat-Salé-Zemmour-Zaer.
En marge de ces gigantesques travaux qui vont bouleverser le visage de Rabat, d'autres initiatives, plus modestes mais tout aussi importantes pour son image, sont également prises. « Un plan triennal de 1,5 milliard de dirhams, financé à 50 % par la ville, a été mis en place », indique Bahraoui. Restauration des monuments historiques, ramassage systématique des ordures ménagères, assainissement des eaux usées, développement des espaces verts, disparition programmée des bidonvilles à l'horizon 2010 dans le cadre du programme national « Villes sans bidonville » et organisation de festivals focalisent l'attention des autorités. Autant de projets qui s'inscrivent, de près ou de loin, dans le cadre de la réorganisation globale de la ville dont l'objectif majeur est de rendre le développement de l'agglomération Rabat-Salé plus cohérent à l'heure de l'exode rural.
Articulée autour de la restructuration de ses transports en commun, elle vise surtout à sceller le rapprochement entre les deux cités, longtemps rivales. « À la fin des années 1970, Rabat considérait Salé comme sa banlieue. On y a installé tout ce dont la capitale ne voulait pas : habitat social, pénitencier, industries polluantes, et incinérateur des billets de la Banque centrale du Maroc. L'argent avait alors une odeur, croyez-moi ! » plaisante Driss Sentissi, le maire de Salé. Aujourd'hui, la construction de deux lignes de tramway totalisant 19 kilomètres de long et 31 stations de part et d'autre des berges du Bouregreg ainsi que la rénovation du réseau d'autobus doivent permettre d'arrimer définitivement Salé la populaire, où un plan de mise à niveau de la voirie, de l'éclairage public et de la circulation a également été lancé en 2005, à Rabat la royale. En outre, pour désengorger l'afflux de populations nouvelles sur l'agglomération et mettre un terme au bétonnage de l'axe routier qui file vers Kénitra, au nord, une ville nouvelle baptisée Tamesna, capable d'accueillir entre 200 000 et 300 000 habitants, est en train de sortir de terre. Ses premiers résidents devraient prendre possession de leurs logements au début de l'année prochaine.
Sur le plan économique enfin, Rabat compte capitaliser sur sa forte densité de hauts fonctionnaires, de médecins, de scientifiques et d'étudiants pour prendre le virage de l'industrie high-tech et des activités de recherche et développement (voir p. 64). Elle a remporté un premier succès en 2005 en accueillant, sur le campus de l'université Mohammed-V-Agdal, un laboratoire de la firme ST Microelectronics. Basé jusque-là en Malaisie, il accueillera, à terme, quelque 500 diplômés de l'école Mohammedia des ingénieurs, qui devrait aussi devenir l'un des premiers pourvoyeurs de matière grise du futur Technopolis de Rabat-Salé, en cours de réalisation.
Signes que la perception de la ville commence à changer : les prix de l'immobilier en pleine hausse et l'extension incessante des surfaces dédiées aux bureaux. Reste à espérer que la ville, à trop vouloir changer, n'y perdra pas son âme…
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