21/11/2003 à 00h:00 Par Jean-Dominique Geslin, envoyé spécial à Antanan
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Vedettes des Ves Rencontres chorégraphiques de l'Afrique et de l'océan Indien, les artistes mozambicaines, sur scène dans le plus simple appareil, ont suscité un débat sur les limites de la liberté de création.

Madagascar se souviendra longtemps des Ves Rencontres chorégraphiques de l'Afrique et de l'océan Indien... Moins pour la qualité des oeuvres présentées que pour le parfum de scandale que l'une d'entre elles a fait planer sur Antananarivo.
Le 12 novembre, la compagnie mozambicaine Projeto Cuvilas se produit sur la scène du Centre culturel français dans le cadre de la compétition. Dans un décor de « jardin d'enfance » se trouve un banc autour duquel quatre jeunes filles se livrent à un jeu de chaises musicales. Insouciantes, les danseuses se poussent et roulent au sol avec grâce, ponctuant leurs mouvements de rires effrontés. Puis, très vite, elles se dénudent, poursuivant le spectacle dans le plus simple appareil. Dès le lendemain, la presse malgache s'empare de l'événement. Dans une société puritaine très marquée par l'influence des Églises chrétiennes, l'audace de la troupe mozambicaine choque. La prestation est plus ressentie comme un attentat à la pudeur que comme une performance d'art contemporain.
Très vite, le malaise grandit entre les autorités malgaches et les participants aux Rencontres chorégraphiques. D'autant que, le 14 novembre, le jury que préside le cinéaste Abderrhamane Sissako attribue le deuxième prix à la compagnie Projeto Cuvilas (voir l'encadré).
Le programme officiel prévoit que les trois lauréats présentent leur spectacle lors de la cérémonie de clôture des Rencontres chorégraphiques au Palais des sports et de la culture d'Antananarivo, le 15 novembre au soir. Mais, pour les autorités locales, la participation de la troupe mozambicaine n'est pas envisageable, car « jugée contraire à la culture et à la sensibilité malgaches ». Le président de la République Marc Ravalomanana, qui avait annoncé sa venue pour la soirée de gala, se décommande. « J'ai reçu des appels indignés de la part des autorités religieuses, et je ne peux cautionner cette manifestation. Les Malgaches ne comprendraient pas », explique le chef de l'État, par ailleurs vice-président de l'Église réformée (FJKM).
Dans le même temps, des discussions sont engagées entre le ministère de la Culture et l'organisateur des Rencontres, l'Association française d'action artistique (AFAA), dirigée par Olivier Poivre d'Arvor. Il s'agit de sauver, coûte que coûte, la cérémonie de clôture. On demande alors au chorégraphe Augusto Cuvilas de vêtir ses danseuses. L'intéressé répond qu'il respecte la sensibilité malgache, mais refuse de modifier son spectacle. Et décide donc de ne pas se produire au Palais des sports. Le débat gagne danseurs et chorégraphes. Certains parlent de boycotter la soirée. On frise l'incident diplomatique. Dans le même temps, la délégation de l'Union européenne, premier bailleur de fonds de ces Rencontres, et l'ambassade de France tentent de calmer le jeu. Finalement, un compromis va être trouvé. Les Mozambicains sont privés de scène, mais les autres lauréats acceptent de se produire.
Le 15 novembre au soir, les officiels sont tendus. Le président de la République n'assiste pas à la cérémonie. Il a néanmoins dépêché l'un de ses plus fidèles lieutenants
en la personne de Guy Rajemison, le président du Sénat. Le message des officiels est clair : « Madagascar est ouverte à la création culturelle à condition que l'on respecte la culture malgache. » Robert Lion, le président de l'AFAA, joue la carte de l'apaisement. Évoquant simultanément le double respect de la liberté de création et de la sensibilité du pays hôte, il rappelle néanmoins que « soutenir la création est un métier
à risque, la création étant souvent synonyme de rupture. Ceux qui appuient les créateurs doivent être à leur côté quand le risque se profile. »
Au-delà de la crise provoquée par la nudité des danseuses mozambicaines, Cuvilas aura au moins eu le mérite de susciter un débat particulièrement riche. Si certains professionnels
sont montés au créneau pour refuser la moindre concession, d'autres ont prêché la pondération. « En octroyant la deuxième place à la compagnie Projeto Cuvilas à la grande surprise du public, le jury a voulu d'abord sanctionner une audace, écrit L'Express de Madagascar. L'audace d'un chorégraphe de porter sur scène la nudité intégrale pour
traduire son message. Mais avait-on besoin d'une telle démarche pour s'exprimer devant un public encore “juvénile” en matière d'art contemporain ? » De là à parler de provocation…
Reste à savoir ce qui serait advenu si la prestation mozambicaine s'était tenue à Niamey ou N'Djamena. « La réaction des autorités malgaches n'est pas surprenante, estiment de
nombreux artistes africains. Imaginez la réprobation que pourrait susciter ce spectacle dans des pays comme le Maroc, l'Algérie, le Mali, le Niger, le Tchad ou le Nigeria… Il
est évident que Projeto Cuvilas ne peut se produire partout sur le continent africain. Aussi convient-il de s'interroger sur le choix du jury, que l'on peut juger maladroit. Les
Rencontres chorégraphiques sont organisées par l'AFAA dans le cadre de son programme Afrique en création. Alors pourquoi primer des œuvres qui ne pourront pas passer sur le continent ? » Réponse des plus progressistes : « La prestation de la compagnie mozambicaine n'était pas destinée à aguicher le public, ni à offenser qui que ce soit. Il s'agit d'une œuvre chorégraphique authentique. Mais la création artistique a toujours fait scandale. Certaines œuvres autrefois jugées condamnables sont aujourd'hui présentées comme des chefsd'œuvre. Il faut savoir provoquer pour avancer. » Plus que jamais, le
débat reste ouvert.




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