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25/04/2006 à 17:06
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Le chef de l'État, qui a gagné la bataille de la capitale, cherche un succès à la présidentielle du 3 mai, boycottée par l'opposition. Et reste sourd à toute suggestion de report du scrutin alors que les rebelles semblent déterminés à prendre leur revanch

Comment faire voter 5,6 millions de personnes le 3 mai prochain alors que des centaines de Tchadiens, civils et militaires, sont morts dans de violents combats à N'Djamena le 13 avril dernier ? Et que vaut une élection présidentielle boycottée par toute l'opposition ? Sourd à ces interrogations, le président Idriss Déby Itno veut pousser son avantage. Après sa victoire militaire, il cherche un succès électoral. Même de façade.
En attendant ce rendez-vous surréaliste, retour sur les combats de la mi-avril. Avec une question qui taraude tous les Tchadiens : la guerre est-elle vraiment finie ?

1. Comment Idriss Déby Itno a-t-il réussi ?à s'en sortir ?

D'abord, il a eu la chance - la fameuse « baraka » de Déby Itno. Il n'a fait face qu'à une seule colonne rebelle d'une cinquantaine de véhicules, soit cinq cents hommes environ. Pas de « deuxième échelon », comme disent les militaires. Les quelque cinq cents à sept cents soldats dont il disposait dans la capitale n'ont pas été submergés par les assaillants.

Ensuite, il n'a pas paniqué. Il est resté au Palais présidentiel. Il n'a pas fait évacuer sa famille, ni sa nouvelle, épouse Hinda. Quand Hissein Habré s'était enfui de N'Djamena le 1er décembre 1990, il avait déclenché le sauve-qui-peut. Au contraire, en restant à son poste, Idriss Déby Itno a remonté le moral de ses troupes. À l'aube du 13 avril, il a même voulu prendre part personnellement aux combats. Ses proches l'en ont dissuadé : « Si les rebelles t'aperçoivent, ils vont concentrer leurs tirs sur toi. C'est trop dangereux. »

Le chef de l'État tchadien a pu s'appuyer aussi sur quelques officiers zaghawas de valeur, qui l'accompagnent depuis son arrivée au pouvoir. Parmi eux, le colonel Ismael Hour, chef adjoint de la garde présidentielle. Enfin, sa puissance de feu était supérieure à celle de l'adversaire. À l'arrivée des rebelles à N'Djamena, il a mis en action une dizaine de chars T55 et, surtout, un hélicoptère de combat MI-17.


2. Quel a été le moment décisif ?de la bataille ?

Tout s'est joué au petit matin du 13 avril à l'entrée est de N'Djamena. Face à face, le loyaliste Ismael Hour et le rebelle Mahamat Issa. « Quand la colonne de mercenaires est arrivée, l'embuscade était prête. Nous leur avons servi le croissant et le café, très chauds », confie Déby Itno au quotidien français Le Figaro. La réalité a été moins rose. Les combats ont été très violents. Des dizaines de morts de part et d'autre. Plusieurs officiers tchadiens tués. Le chef de la colonne rebelle, Mahamat Issa, aurait été touché par un projectile. « Il a été légèrement blessé. Maintenant, il est en lieu sûr », reconnaît un dirigeant du Front uni pour le changement démocratique (FUC). Le MI-17 de l'armée de l'air tchadienne a mis les rebelles en difficulté.

Méprise incroyable. Quand la colonne rebelle est arrivée à N'Djamena, les occupants du premier véhicule ont demandé : « Où est le palais ? », et les habitants leur ont indiqué la direction du Palais du 15-Janvier, c'est-à-dire l'Assemblée nationale, à la périphérie est de la ville. « Oui, c'est vrai, nos hommes se sont trompés de palais. C'est une petite erreur. Mais nous reviendrons », dit un responsable du FUC.

3. Y a-t-il eu beaucoup ?de défections dans l'armée ?

Une dizaine d'officiers ont déserté pendant les trois jours de l'avancée rebelle. Parmi eux, le colonel Djibrine Azène, de la Garde présidentielle. Il était pourtant un compagnon de la première heure. « La plupart des déserteurs sont des Arabes qui avaient des responsabilités dans l'armée et avaient peur d'être arrêtés », dit un porte-parole de la rébellion. De fait, si tous n'étaient pas complices du FUC, tous craignaient d'être victimes d'une chasse aux Arabes. Le chef d'état-major adjoint, le général Ahmat Fadoul Makaye, a même été arrêté pendant trois jours. « Il a été relâché, car les soupçons qui pesaient sur lui n'étaient pas vrais », dit à présent Déby Itno.

Attention à la chasse aux sorcières. Aujourd'hui, le président de la Ligue tchadienne des droits de l'homme, Massalbaye Ténébaye, dénonce des dizaines d'arrestations sélectives dans les milieux arabes, tamas et mimis de N'Djamena, c'est-à-dire dans les communautés auxquelles appartiennent les rebelles. « On inflige aux gens des peines collectives », dit-il.


4. Pourquoi les rebelles n'étaient-ils pas plus nombreux ?

Depuis la création du FUC, le 28 décembre dernier à el-Geneina, au Soudan, l'alliance entre le rebelle tama Mahamat Nour et les rebelles zaghawas Tom et Timane Erdimi n'a jamais marché. Le premier collabore depuis des années avec le régime de Khartoum et les milices arabes djandjawids qui sévissent au Darfour. Les seconds ne peuvent être que solidaires de leurs frères zaghawas qui luttent au Darfour contre l'armée soudanaise et les Djandjawids. C'est donc délibérément que Mahamat Nour a décidé de partir seul à l'assaut de N'Djamena.

Le président du FUC entretient aussi des rapports compliqués avec son vice-président, le docteur Hassan Aldjineidi. Querelle d'hommes ? Rivalité entre Tamas et Arabes ? La colonne commandée par Aldjineidi près de Tizi, dans le sud-est du Tchad, n'a pas participé non plus à la chevauchée vers la capitale.


5. Où sont passés les rebelles ?

C'est la grande question. Selon le régime tchadien, la colonne vaincue le 13 avril s'est éparpillée sur tout le territoire. Selon les rebelles, elle n'a fait qu'un repli tactique et campe à une trentaine de kilomètres de la capitale. De source indépendante, il n'y a plus de concentration de troupes hostiles au régime dans la région de N'Djamena. Peut-être Mahamat Nour prépare-t-il une nouvelle action militaire pour le 3 mai prochain… C'est la date de l'élection présidentielle. Idriss Déby Itno refuse obstinément de la reporter. Beaucoup de Tchadiens craignent un nouveau « feu d'artifice » à cette date.


6. Jusqu'où la France est-elle intervenue ?

Jusqu'à la limite de l'engagement. Outre le fameux « coup de semonce » tiré par un Mirage F1 devant la colonne de Mahamat Issa le 12 avril, l'armée de l'air française a transporté des troupes tchadiennes par avion C-130 et a surtout renseigné le régime sur les mouvements rebelles grâce aux observations et aux écoutes effectuées par un avion Bréguet Atlantic. Sans repérage, pas de cible pour l'hélicoptère tchadien. Et sans hélicoptère…


7. Jusqu'à quand la France va-t-elle ?soutenir le régime tchadien ?

La chance d'Idriss Déby Itno, c'est que les rebelles de Mahamat Nour ont mauvaise presse à Paris. À tort ou à raison, ils sont considérés comme les chevaux de Troie d'un régime soudanais qui, après le Darfour, ?est soupçonné de vouloir imposer l'arabisme - et pourquoi pas l'islamisme ? - au Tchad et en République centrafricaine. « Si la guerre du Darfour s'exporte au Tchad, nous craignons une crise régionale aussi grave que celle des Grands Lacs il y a dix ans », confie un décideur français.

Mais, à Paris, l'intransigeance du président tchadien commence à agacer. « Dommage qu'il tienne un discours aussi belliqueux et qu'il refuse tout dialogue avec son opposition. Il faudrait qu'il accepte une table ronde avec tous les autres Tchadiens sous médiation internationale. » Les autorités françaises n'auraient pas vu d'un mauvais œil le report de la date de la présidentielle.

Officiellement, le ministre français des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, refuse de recevoir les représentants du FUC à Paris sous prétexte que leur mouvement a voulu prendre le pouvoir par la force. En réalité, des membres du FUC ont été reçus discrètement au Quai d'Orsay. D'autres ont rencontré des agents des services secrets français dans un grand hôtel parisien.

8. Quel est le jeu de la Libye ?

Depuis trois mois, le colonel Kadhafi offre sa médiation entre Omar el-Béchir et Idriss Déby Itno. En février dernier, à Tripoli, les deux chefs d'État se sont promis de ne plus soutenir de mouvements rebelles à leur frontière commune. Peine perdue. Pour l'instant, le numéro un libyen garde ses distances avec la politique du Soudan au Tchad. Peut-être ne veut-il pas se laisser entraîner dans un conflit entre populations arabes et non arabes…

Le « Guide » libyen appelle régulièrement au téléphone son homologue tchadien. Ce dernier prend soin de ne jamais l'impliquer dans ses discours contre Omar el-Béchir. Prévoyant, le colonel Kadhafi a tout de même reçu en février dernier à Tripoli une délégation du FUC conduite par son vice-président, Hassan Aldjineidi.


9. Que veulent les Américains ?

Le diplomate américain Donald Yamamoto, qui devait arriver cette dernière semaine d'avril à N'Djamena, n'aura pas la tâche facile. Depuis la rupture en décembre dernier entre le Tchad et la Banque mondiale, que dirige l'Américain Paul Wolfowitz, Washington observe le régime tchadien avec méfiance. Le différend pétrolier entre les autorités tchadiennes et la compagnie américaine ExxonMobil n'arrange rien.

Aux yeux du département d'État américain, le FUC n'est pas la bonne rébellion. Trop proche des Djandjawids et du régime de Khartoum. Washington préfère parler avec les rebelles zaghawas de l'ex-Scud, aujourd'hui rebaptisé Rafd (Rassemblement des forces démocratiques). L'un de ses chefs, Tom Erdimi, vit à Houston, au Texas. Faute de visa, il n'a jamais pu venir en France depuis son entrée en dissidence en octobre 2005. Réflexion d'un décideur français : « Pourquoi soutenir les rebelles zaghawas qui ne représentent que 3 % ou 4 % de la population tchadienne alors que les Arabes, par exemple, sont près de 20 % ? » Au Tchad, la rivalité franco-américaine a encore de beaux jours devant elle…


10. Pourquoi Idriss Déby Itno s'est-il emporté contre l'Union africaine ?

Le 18 avril dernier, lors d'une conférence de presse à N'Djamena, le président tchadien s'en est pris publiquement à l'UA : « Elle fait la politique de l'autruche. Elle ne veut pas voir que le Soudan est derrière les mercenaires qui ont attaqué N'Djamena. » Pourquoi cette pique ? Quelques heures plus tôt, Idriss Déby Itno avait reçu un émissaire d'Alpha Oumar Konaré. Il était porteur d'une lettre confidentielle. Le président de la Commission de l'UA suggérait au chef de l'État tchadien d'ouvrir le dialogue avec ses opposants et de reporter la date de la présidentielle, comme il avait déjà différé - de dix-huit mois - celle des législatives…

Cette réaction de Déby Itno en dit long sur son état d'esprit. Inflexible face aux rebelles et face à l'opposition civile. Enfermé dans ses certitudes. Objectif : passer en force à la présidentielle du 3 mai, qui sera boycottée par toute l'opposition. Commentaire désabusé d'un observateur français : « Il veut quitter la scène comme il y est entré. Debout, comme chef de guerre, plutôt que couché, devant une opposition flamboyante. »
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