22/10/2007 à 18h:02 Par René Guyonnet
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Père de la bombe atomique pakistanaise

Il coule des jours paisibles à Islamabad, au pied d'une colline où il s'amuse à distribuer des bananes aux singes et à regarder voler les papillons. Estime-t-il que c'est un repos bien mérité après la trentaine d'années où il s'est appliqué à jeter en différents endroits les brandons du feu nucléaire ? Certains sont éteints, d'autres moins. C'est le contrebandier numéro un de l'atome et le père de la bombe atomique pakistanaise. Il a pour nom Abdul Qadeer Khan. Sa fortune a été estimée à 400 millions de dollars par l'hebdomadaire américain Time.
La démonstration terrifiante de la bombe atomique avait été apportée par les États-Unis les 6 et 9 août 1945, à Hiroshima et à Nagasaki, où « Little Boy » et « Fat Man » avaient fait quelque 230 000 victimes. L'Union soviétique mobilisa aussitôt ses savants et ses espions pour rattraper son retard. En 1949, elle fit exploser sa propre bombe. S'ensuivirent l'équilibre de la terreur et la guerre froide. Mais d'autres pays étaient tentés et l'on frôla parfois l'apocalypse.
À l'initiative du président John F. Kennedy s'engagèrent alors des négociations qui aboutirent au traité de non-prolifération nucléaire. Ratifié en 1978, il a été signé en 2005 par 188 pays. Seuls l'Israël, l'Inde et le Pakistan se sont abstenus, pour des raisons de sécurité nationale. L'État hébreu voulait, selon la formule de Ben Gourion, « les moyens d'infliger un terrible châtiment à ceux qui tenteraient de le détruire ». L'Inde tenait à « répondre » à la bombe de son grand rival chinois. Après l'essai indien du 18 mai 1974, le Pakistan, à couteaux tirés avec l'Inde, ne pouvait que « répondre » à son tour. « Si l'Inde fabrique une bombe, avait déclaré le Premier ministre Zulfikar Ali Bhutto, nous mangerons de l'herbe et des feuilles, nous accepterons même la faim, mais nous aurons notre bombe à nous. »

Plus vite dit que fait. Le programme nucléaire pakistanais lancé dans les années 1960 sous la direction d'un autre Khan, Munir Ahmed (aucun lien de parenté), n'avançait guère. C'est alors qu'entra en scène Abdul Qadeer Khan. Né en 1936 à Bhopal, en Inde, fils d'instituteurs, il a vu arriver dans sa jeunesse les trains empuantis par les cadavres de ses coreligionnaires musulmans. En 1952, il rejoint au Pakistan ses frères aînés et l'une de ses sœurs. Ses compagnons sont molestés par la police indienne et dépouillés de leur argent et de leurs bijoux. Lui-même ne perd que le stylo offert par son frère pour le féliciter de sa réussite à ses examens, mais le souvenir restera cuisant.
C'est un musulman fervent et un nationaliste convaincu. En 1979, dans une lettre-réponse à l'hebdomadaire allemand Der Spiegel, il écrira : « Ces salopards d'Américains et de Britanniques sont-ils les gardiens du monde pour s'arroger le droit de stocker des centaines de milliers d'ogives nucléaires ? Nous, quand nous lançons un modeste programme, on nous traite de diables et de démons ! »
À Karachi, il reprend ses études et passe une licence ès sciences. En 1961, il part pour Berlin-Ouest, où il apprend l'allemand et se spécialise dans la métallurgie. En 1962, en vacances à La Haye, il rencontre une Sud-Africaine d'origine néerlandaise, Hendrina, dite Henny, qu'il épousera l'année suivante. Ils s'installent à Delft, où il passe une maîtrise en ingénierie. Ils déménagent ensuite pour Louvain, en Belgique, où il ajoute à son palmarès un doctorat en métallurgie.
Ces diplômes lui permettent d'être engagé en 1972 dans une firme d'experts-conseils d'Amsterdam, la Fysisch Dynamisch Onderzoek (FDO), qui a pour client l'Uranium Enrichment Corporation (Urenco). C'est une autre ruse de l'Histoire. L'Urenco a été en effet créée par les gouvernements britannique, allemand et néerlandais pour fournir du matériel à l'industrie nucléaire. L'une de ses usines, à Almelo, à la frontière allemande, s'est spécialisée dans la technologie des ultracentrifugeuses utilisées pour séparer l'uranium 235 de l'uranium 238. C'est l'instrument-clé de l'enrichissement de l'uranium, l'U-235 étant le seul capable de déclencher à coup sûr la réaction en chaîne qui aboutit à l'explosion nucléaire.

Avec le bagage technique dont il dispose, Abdul Qadeer Khan voit aussitôt le parti qu'il peut tirer de la situation. La réussite de l'essai indien du 18 mai 1974 - nom de code « Le Bouddha sourit » - le décide à écrire à Bhutto. Reçu à Islamabad en décembre 1974, il persuade le Premier ministre de lancer un programme à l'uranium, sans renoncer au programme au plutonium de son homologue Munir Ahmed. Il a pris soin de rapporter avec lui des plans et des pièces de centrifugeuses et de bonnes adresses, comme le raconte William Langewiesche dans son livre, The Atomic Bazaar.
C'est le point de départ de l'enrichissement de l'uranium pakistanais, mais aussi de l'enrichissement personnel du Dr Abdul Qadeer Khan. En juillet 1976, il obtient de Bhutto qu'on lui confie la création d'un centre de recherche et de production d'uranium enrichi à Kahuta, appelé Khan Research Laboratories (KRL). Dès lors, il mène bon train les recherches qui culmineront avec les essais du 28 mai 1998 dans les monts Chagaï, au cœur du Bélouchistan. Il sera comblé d'honneurs : six diplômes honoris causa, quarante-cinq médailles d'or, deux médailles Nishan-I-Imtiaz, la plus haute distinction pakistanaise. Il fait don de millions de dollars aux œuvres charitables et finance les études des enfants de ses collaborateurs.
Lui-même ne se refuse rien. Il collectionne les propriétés, du Pakistan à Dubaï. Il a même ouvert un hôtel à Tombouctou, auquel il a donné le nom de sa femme, Hendrina. Il parraine la restauration du mausolée de Shahabuddin Ghauri, un Afghan qui conquit l'Inde au XIIIe siècle. Ghauri : c'est le nom qui sera donné au missile d'une portée de 1 500 km testé fin mai, deux jours après les essais des monts Chagaï.
Mais Khan est déjà dans le collimateur des services de renseignements américains et pakistanais. À la fois par conviction et par passion du luxe, il a proposé à cinq pays de « partager » ses talents : la Syrie, l'Irak, l'Iran, la Corée du Nord et la Libye. Offre repoussée par les deux premiers. Mais Khan vend à l'Iran des plans de centrifugeuses Pak 1 et Pak 2. Des envoyés spéciaux de Téhéran auraient déposé chez lui deux valises contenant 3 millions de dollars en liquide. Le missile nord-coréen Nodong sert de modèle au Ghauri. C'est le marché libyen qui, pour Abdul Qadeer Khan, sera le piège. À la fin des années 1990, pour 100 millions de dollars, il s'engage à livrer à la Libye une bombe clés en main. Mais c'est le moment où le colonel Mouammar Kaddafi vire sa cuti et renonce à toutes ses armes de destruction massive. Il ne prévient pas Khan que des satellites KH-11 américains suivent depuis Dubaï, où le Pakistanais a ses entrepôts, un cargo sous pavillon allemand, le BBC China, chargé de matériel nucléaire. Le 4 octobre 2003, le BBC China est arraisonné au large des côtes italiennes. Deux jours plus tard, le secrétaire d'État adjoint Richard Armitage est à Islamabad pour exiger du président Pervez Musharraf qu'il mette fin immédiatement aux activités d'Abdul Qadeer Khan. Ce qu'il fait - en se contentant de l'assigner à résidence. Silence et contrition de Khan contre son impunité et la garantie que ses biens ne seront pas touchés. On ne peut pas jeter en prison le père de la bombe atomique pakistanaise, idole de 140 millions de Pakistanais. Le contrebandier de l'atome fera publiquement son mea culpa à la télévision le 2 février 2004 : « Mes chers frères et sœurs, j'ai choisi d'apparaître devant vous pour vous présenter mes plus profonds regrets et faire mes excuses sans réserve à un pays traumatisé… Je veux qu'il soit bien clair qu'il n'y a jamais eu la moindre autorisation pour ces activités de la part du gouvernement. J'assume la pleine responsabilité de mes actes et je requiers votre pardon… »
Depuis lors, Abdul Qadeer Khan vit dans sa villa d'Islamabad. En juillet dernier, il a été autorisé à recevoir cinq personnes à la fois, de préférence à déjeuner ou à dîner. Et obtenu le droit d'aller rendre visite à son frère et à sa sœur à Karachi.
La paix soit sur luiÂ…
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