23/06/2008 à 12h:48 Par Adam Thiam Ancien porte-parole à l'Union afri
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article

En rejetant avec virulence le projet d'Union pour la Méditerranée (UPM) de Nicolas Sarkozy, le 10 juin à Tripoli, Mouammar Kaddafi a usé de termes assez peu diplomatiques. Mais s'il n'y est pas allé avec le dos de la cuillère - selon le tempérament qu'on lui connaît -, ses réserves au sujet de l'UPM ont trouvé un grand écho en Afrique. D'autant plus que peu de gens savent effectivement de quoi il retourne. Et pour cause ! Même la très européenne Angela Merkel n'a pas une vision très claire du projet de son homologue français. Une chose, cependant, paraît certaine : si, par le passé, l'idée d'une union autour de la Méditerranée ne s'est jamais concrétisée, le projet d'UPM pourrait ne pas connaître le même sort que ses malchanceux prédécesseurs, grâce - il faut bien le reconnaître - à la combativité et au goût pour l'innovation du président français.

Lors d'un discours au Maroc en octobre 2007, celui-ci a déclaré que son projet devrait être « le fruit de tous les Méditerranéens qui rêvent de paix, qui sont pétris de tolérance et d'humanisme ». Profession de foi d'une religion aux préceptes lénifiants et inoffensifs ? Qu'on ne s'y trompe pas ! Sous des apparences consensuelles, l'UPM dissimule un projet politique redoutable. Et si nous tardons tant à en percevoir l'essence et le bien-fondé, c'est que son idéologie est aussi diffuse que peu avouable.
Certes, Sarkozy invoque au chevet de l'UPM l'unité historique et géographique de la Méditerranée. Mais peut-on oublier que cette dernière sépare plus qu'elle ne rapproche l'Europe et l'Afrique, dont les entités ne forment pas seulement deux continents séparés ? Ce sont deux mondes distincts. L'un cultivant et codifiant le rejet ; l'autre exportant sa misère. Si l'on considère, de surcroît, que l'apôtre de l'UPM et celui de l'immigration choisie ne font qu'un, il y a fort à parier que ledit projet d'union procède davantage d'une logique d'exclusion (de l'Afrique dite subsaharienne) que d'une logique d'inclusion (de l'Afrique méditerranéenne).
Aucun esprit - même le plus naïf - ne saurait en effet se satisfaire de l'argument selon lequel il est nécessaire de fédérer des économies riveraines dans un contexte de globalisation intensive, alors que les vraies angoisses de l'Europe s'appellent Microsoft et Shanghai. Le premier dégât « collatéral » de l'UPM, si elle voit le jour, concernera inévitablement l'Afrique subsaharienne. Tôt ou tard, le projet de Sarkozy révélera sa finalité : tout en favorisant la fuite des cerveaux du Sud, il vise à constituer une sorte de grande muraille éloignant d'au moins deux mille kilomètres Ceuta et Melilla des côtes européennes. Les vagues désespérées des migrants sénégalais, maliens, nigériens, camerounais, se feront ainsi refouler manu militari sur le continent par des Africains, loin des caméras et des frontières aseptisées de l'Occident.

Autrement dit, il ne suffit plus que le visa biométrique et le test ADN éloignent deux continents qui, malgré toutes leurs différences, partagent des monuments humains tels que Avicenne ou Averroès et ne sont séparés que par quinze petits kilomètres. Il faut maintenant que la phobie sécuritaire, déclinée en projets phares, ramène l'Union africaine en arrière, à un stade que nous croyions dépassé : celui de la simple ligue d'États noirs. L'UPM servirait ainsi à scinder l'Afrique dite noire du Maghreb. Quant à ce dernier, s'il accepte la stratégie de « containment » du reste de l'Afrique résultant de la mise en oeuvre du projet sarkozien, il ne perd rien pour attendre et sera certainement la prochaine victime de l'Europe. Les statistiques le prouvent amplement : l'immigration maghrébine en Europe dépasse largement celle des pays d'Afrique subsaharienne.
Mais, surtout, c'est l'intégration africaine que le projet d'UPM pourrait gravement mettre en péril. Or, sans elle, l'Afrique n'a pas d'avenir. Pas plus que l'Europe. Il suffit pour s'en convaincre de rappeler ici la question posée par Alpha Oumar Konaré lorsqu'il était président de la Commission de l'Union africaine : « Quel visa pourrait, demain, dissuader plus de 1 milliard de jeunes ne gagnant même pas 1 dollar par jour de prendre le chemin de l'exil ? »

Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

International

Tennis : les Africains de Roland Garros

Tennis : les Africains de Roland Garros

Le tennis n’est assurément pas le sport le plus pratiqué d’Afrique. Les joueurs du continent sont donc peu nombreux à participer, à partir de dimanche 27 mai, à la grand messe du te[...]

France : François Hollande et la francophonie

«François Hollande a compris que l'Organisation internationale de la francophonie [OIF] était un cadre intéressant pour faire avancer la démocratie en Afrique, sans trop mettre la France en[...]

Cinéma - Yousry Nasrallah : "Je ne me suis jamais senti aussi libre"

Le cinéaste égyptien Yousry Nasrallah, en compétition pour la Palme d'or, est arrivé à Cannes sans ses affaires, mais avec un film éminemment politique sur la révolution, dont les[...]

Namibie : le génocide oublié

Au tout début du XXe siècle, en Namibie, les colons allemands entreprirent d'exterminer systématiquement les peuples herero et nama. Dans un documentaire poignant, la réalisatrice Anne Poiret[...]

Syrie : petits arrangements entre parias

Comment l'Iran aide-t-il la Syrie à exporter son pétrole, en dépit des sanctions internationales ciblant les deux pays ?[...]

France : Hollande et les Arabes

Gilles Kepel est politologue français, spécialiste de l'islam et du monde arabe[...]

Festival de Cannes : Dieudonné, "L'Antisémite" indésirable

Dieudonné n’aura pas les primeurs du festival de Cannes. Le marché du film du Festival de Cannes a obtenu, jeudi 24 mai, l’annulation de la projection de son premier long-métrage, intitulé[...]

France-Afrique : la révolution tunisienne a laissé des traces

Zyed Krichen est le directeur de la rédaction du quotidien tunisien "Le Maghreb".[...]

État-Unis - Sénégal : les éloges de Carson à... Wade

Barack Obama avait promis en 2008 de soutenir la démocratie partout en Afrique. Abdoulaye Wade ayant accepté le verdict des urnes, Johnnie Carson chargé des affaires africaines au côté d'Hillary[...]

France - Maroc : le roi Mohammed VI reçu à l'Élysée par François Hollande

En visite privée en France, le souverain marocain Mohammed VI a été reçu à l’Élysée, jeudi 24 mai, dans l’après-midi. Il est le premier chef d’État[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers