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22/11/2004 à 00:00
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Qui sont les « patriotes » qui servent de bouclier au régime ? Comment sont-ils organisés ? De quels relais disposent-ils dans le pays et au sein des forces armées ? Qui les finance, la présidence ou les contributions volontaires ?

Des Français pris à parti, leurs maisons pillées, leurs entreprises saccagées, des écoles françaises incendiées, des femmes violées... La réaction des « Jeunes patriotes » à la destruction, le 6 novembre, de l'aviation aérienne ivoirienne par la force tricolore Licorne a été brutale et aveugle (voir J.A.I. n° 2288). Mais qui sont ces jeunes, aujourd'hui maîtres de la rue d'Abidjan ? L'ex-chef de la diplomatie française Dominique de Villepin, qu'ils ont bloqué en janvier 2003 pendant trois quarts d'heure à la sortie du palais présidentiel d'Abidjan, les qualifie de « jeunes extrémistes manipulés ». Kofi Annan, le secrétaire général des Nations unies, les perçoit comme « une menace pour la sécurité et les droits de l'homme dans leur pays ».
Mélange hétéroclite d'anciens syndicalistes étudiants restés peu ou prou adeptes de l'agit-prop, de bandes désoeuvrées des faubourgs d'Abidjan, mais aussi - ce que l'on sait trop peu - d'hommes et de femmes de tous âges issus de toutes les couches de la société ivoirienne, les « Jeunes patriotes » partagent au moins deux choses : l'allégeance à Laurent Gbagbo et un nationalisme sourcilleux.
Leur leader, Charles Blé Goudé, un Bété né en 1972 à Guibéroua (à 15 km de Gagnoa, la région natale du chef de l'État), ancien numéro un de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci), a une histoire personnelle intimement liée aux grèves et casses d'étudiants qui ont rythmé la vie du pays tout au long des années 1990.
L'organisation, définie comme « un mouvement de combat » par son chef, voit le jour le 26 septembre 2002, une semaine après l'éclatement de l'insurrection armée. Revenu immédiatement d'Angleterre (où il poursuivait depuis décembre 2001 des études de 3e cycle en politique et communication à Manchester), Blé Goudé regroupe dans une « Alliance de la jeunesse pour le sursaut national » son Congrès panafricain des Jeunes patriotes (Cojep, qu'il a créé en 2001), la Fesci, la Sorbonne (un espace de rencontre et de discussion des jeunes situé dans le centre-ville d'Abidjan), le Mouvement ivoirien pour le rapatriement d'Alassane Ouattara et le Mouvement pour la conscience républicaine de Thierry Legré, un transfuge du RDR qui animait le Cercle Alassane Dramane Ouattara (Cado).
Cornaqué à ses tout débuts par Moïse Lida Kouassi, alors ministre d'État chargé de la Défense, le groupe engage dès sa création des « actions sur le terrain ». Le 2 octobre et le 2 novembre 2002, et le 18 janvier 2003, il jette des milliers de ses membres, sympathisants et autres curieux dans les rues de la capitale pour la « défense de la République contre l'agression rebelle ».
Le 1er février 2003, la marche de plusieurs milliers de personnes regonfle le moral d'un Laurent Gbagbo revenu affaibli du sommet des chefs d'État sur la Côte d'Ivoire organisé à Paris. Le « bataillon de la rue » se mue rapidement en un « instrument de dissuasion » entre les mains du numéro un ivoirien contre l'opposition et contre la France.
Porteur, le « créneau patriotique » va accueillir le Collectif des mouvements de femmes patriotes de Geneviève Bro-Grebé, Sentinelles pour la paix (regroupant des jeunes filles de 15 ans à 23 ans), les « cercles patriotiques professionnels » réunissant des catégories socioprofessionnelles, des paysans aux médecins...
À la tête de cette « machine de guerre », Blé Goudé devient un pilier essentiel du régime, prend de l'étoffe, roule carrosse, se déplace entouré d'un lourd dispositif de sécurité et d'une omniprésente équipe de « collaborateurs » : son successeur à la tête de la Fesci Jean-Yves Dibopieu (auteur de la retentissante phrase « à chacun son Français » au lendemain des accords de Marcoussis en janvier 2003), le très disert président de la « Sorbonne » Richard Dakoury, le « monsieur relations extérieures » Ahoua Stallone, Thierry Legré, le chanteur de reggae Serge Kassy, l'ancien capitaine des « Éléphants » (l'équipe nationale de football de Côte d'Ivoire) Joël Tiéhi...
Telle une pieuvre, le « mouvement patriotique » se dote de relais dans la presse (Hanny Tchelley, Yves Zogbo Junior...), dans l'armée (Philippe Mangou, le tout nouveau chef d'état-major général des Forces armées nationales de Côte d'Ivoire - Fanci -, incarne la branche dite « patriotique » des Fanci), dans le monde du spectacle (Gadji Celli, Paul Madys, Wayzé...).
Spécialiste de l'agit-prop, Blé Goudé recourt à ce qu'il appelle « la technique des cercles concentriques » pour occuper les rues d'Abidjan. Il lui suffit de parler à cinq « relais » qui, à leur tour, en touchent cinq autres chacun. « La capitale est ainsi quadrillée et, dans l'heure qui suit, les premiers « patriotes » commencent à affluer vers les points de ralliement indiqués ». Pour distiller son « message politique », Blé Goudé met en place un système qu'il affirme avoir calqué sur le modèle des comités de défense de la Révolution du défunt régime de Thomas Sankara, au Burkina Faso. Tous les quartiers des villes sous contrôle gouvernemental sont quadrillés par des « parlements » ou « agoras », définis comme « des espaces de libre expression », mais qui sont en réalité orientés sur des thèmes choisis par Blé Goudé et répercutés par Idriss Ouattara, le président national des parlements et agoras de Côte d'Ivoire.
Celui que ses sbires appellent « le général » gère son mouvement comme on dirige une armée, mais s'abrite derrière un doux euphémisme : le « centralisme démocratique ». Rien d'étonnant pour quelqu'un qui affirme avoir pour modèles Nkwamé Nkrumah, Patrice Lumumba et Thomas Sankara, et qui s'est ouvert les yeux à la politique au début des années 1990, dans les milieux de gauche, noyau du syndicat des enseignants du supérieur, mais aussi du Front populaire ivoirien et du Parti ivoirien du travail.
La machine « Jeunes patriotes » tourne dans le secret et l'obsession sécuritaire. Ses principaux animateurs ne passent jamais deux nuits successives au même endroit, ne prennent aucune liberté avec la sécurité au cours des meetings et autres manifestations, ne donnent jamais rendez-vous dans un lieu connu d'avance...
Mais Blé Goudé est loin d'être un « élément isolé », un électron libre qui bat le pavé quand bon lui semble. Paris et la plupart des capitales africaines impliquées dans le règlement de la crise ivoirienne ont acquis une certitude : les « Jeunes patriotes » sont « un bouton actionné par Laurent Gbagbo à sa guise ». Et, à entendre nombre de diplomates en poste à Abidjan, qui disent se fonder sur des éléments sonores de services secrets, la première dame, Simone Gbagbo, serait « le donneur d'ordres » aux maîtres de la rue d'Abidjan.
Seules certitudes : les leaders du mouvement sont très introduits au palais, où ils disposent d'un relais sûr, proche d'eux par l'âge, le chef de cabinet de Gbagbo, Kuyo Théa Narcisse. Et la mobilisation des foules coûte cher : confection de tee-shirts frappés de slogans militants, d'affiches et de prospectus ; édition de CD et de cédéroms (tel celui titré Meurtre rituel pour Alassane Ouattara, qui inonde Abidjan depuis plusieurs semaines) ; nourriture des manifestants comme ceux qui, depuis le 6 novembre, sont en permanence sur le pied de guerre pour « défendre contre les chars français » le siège de la Radiotélévision ivoirienne (RTI) et la résidence de Laurent Gbagbo...
Si la provenance de l'argent ne fait aucun doute aux yeux de la plupart des observateurs (pour qui « c'est le palais qui casque »), Blé Goudé nie : « Ce sont des citoyens ivoiriens choqués par l'attaque contre notre pays, des hommes d'affaires notamment, qui nous aident. La diaspora ivoirienne est par exemple en ce moment en train de constituer un fonds destiné à la "lutte patriotique''. »
Des sources proches du mouvement citent, parmi ceux qui financent l'organisation, le maire de Yopougon, Gbamlan Djidan, et son homologue de Cocody, Diagou Gomon. Et assurent qu'à travers le pays les édiles issus du parti au pouvoir mettent la main à la poche pour faire vivre « parlements » et « agoras ». Mais jusqu'à quand ? Suscités pour servir dans un contexte précis, les « Jeunes patriotes » finiront-ils, à l'image de la Fesci, par échapper à tout contrôle ? Dans une Côte d'Ivoire réunifiée sous Gbagbo se posera avec acuité le problème de leur reconversion. Et sans leur « père spirituel », ils risquent de basculer à leur tour dans une rébellion. Si toutefois ils survivent au régime de Gbagbo.
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