21/04/2008 à 12h:26 Par Béchir Ben Yahmed
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Pour le moment, le mal ne s'est déclaré - ou n'a resurgi - qu'en Afrique subsaharienne, au Kenya d'abord, puis au Zimbabwe : les élections, même lorsqu'on est parvenu à en fixer la date, à en régler les modalités et à les tenir à peu près correctement, ne débouchent plus forcément sur la mise en place d'un pouvoir accepté par la population, et notamment par les partisans de ceux qui l'ont perdu (ou ne l'ont pas conquis).

Au Kenya, on a fini, après cent jours de désordre, plusieurs centaines de morts, des dizaines de milliers de déplacés et des dommages gravissimes portés à l'économie, par céder aux pressions des médiateurs et se résigner à partager le pouvoir entre les deux principales forces qui se le disputaient.
Cette solution de compromis, que nous avons accueillie avec soulagement, fera très probablement, et hélas, long feu. Il faut en tout cas le craindre - et s'y préparer.
Car, très difficiles à gérer et toujours précaires, même dans les pays où la démocratie est enracinée, la cohabitation et le partage du pouvoir ne bénéficient d'aucune tradition ou légitimité dans le marigot africain. Ils n'y fonctionnent pas !
Du côté de Nairobi, attendons-nous donc à entendre bientôt parler de couacs, ou même de blocages.

Au Zimbabwe, le blocage est déjà installé : depuis près d'un mois, les perdants refusent de céder la place ou même de partager le pouvoir.
L'économie du pays étant déjà au plus mal et le fossé séparant les deux camps politiques paraissant infranchissable, je ne vois d'autre issue à la crise que ce qui vient d'être évité de justesse (et peut-être provisoirement) au Kenya : l'intervention, au moment de leur choix, des militaires (et autres forces armées).

Si, comme le montrent les exemples du Kenya et du Zimbabwe, les élections ne sont plus, en Afrique subsaharienne du moins, un moyen sûr d'installer à la tête du pays un pouvoir incontesté, il nous faut nous inquiéter pour la Côte d'Ivoire.
Et prendre toutes les précautions pour que l'élection présidentielle, dont le jour vient enfin d'être fixé, soit bien préparée, ait lieu à la date annoncée, ne se révèle pas « calamiteuse » comme celle de mars 2000.
Il faut qu'elle soit transparente et internationalement contrôlée afin de désigner (au premier ou au second tour) un président légitime et accepté par les principales formations du pays.
La Côte d'Ivoire a le plus grand besoin de sortir de la crise dans laquelle elle a donné l'impression de se complaire depuis près de dix ans.

Je voudrais maintenant attirer votre attention sur un deuxième phénomène de notre époque qui est, lui, mondial. Illustré par deux faits très récents, il met en danger la démocratie, même là où elle est le mieux installée.
1. Tout d'abord, la victoire électorale de Silvio Berlusconi en Italie, acquise haut la main.
Berlusconi a déjà été deux fois président du Conseil et a gouverné son pays pendant sept ans : sa performance s'est révélée désastreuse et il a montré à ses compatriotes et au monde qu'un entrepreneur qui a fait fortune ne fait pas forcément un bon gouvernant.
Qui ne sait que ce Berlusconi, politicien de droite allié à l'extrême droite italienne, est un démagogue sans scrupule, un corrupteur avéré qui a su user sans aucune retenue, et donc abuser, des immenses moyens financiers et des trop grands pouvoirs médiatiques qu'il a rassemblés ?
Alors, pourquoi a-t-il réussi à se faire élire avec un très bon score alors que ses électeurs eux-mêmes savent qu'il fait passer ses intérêts avant ceux de l'Italie ?
Son succès électoral s'explique principalement par son bagout et par les moyens dont il dispose, qu'il utilise senza vergogna. La démocratie - et pas seulement l'italienne - est pervertie. Donc : problème.

2. En second lieu, un sondage Financial Times/Harris réalisé entre le 27 mars et le 8 avril donne les résultats étonnants que je vais vous présenter. Nous verrons par ce nouvel exemple que la démocratie est menacée.
Trente-cinq pour cent des personnes interrogées dans cinq pays européens - c'est une moyenne - considèrent que la Chine constitue une menace pour la stabilité mondiale plus grave que celle de n'importe quel autre pays ! Aux États-Unis, 31 % des sondés sont eux aussi de cet avis, et placent la Chine bien au-dessus de… l'Iran et de la ?Corée du Nord, qui représentaient, l'an dernier, la plus grande menace.

Le sondage a été réalisé au plus fort des événements du Tibet, au moment où la flamme olympique tentait d'accomplir son difficile parcours.
Pour 36 % des Français, contre 22 % l'an dernier, la Chine est la principale menace pour la stabilité mondiale ; 35 % des Allemands (contre 18 %) et 27 % des Britanniques (contre 16 %) sont, en ce mois d'avril 2008, du même avis.
Dans ces trois derniers pays, les États-Unis avaient pris, l'an dernier, la tête des États mettant le monde en danger.
Seuls les Espagnols estiment encore que les États-Unis constituent une menace plus grande que la Chine, à 41 % contre 28 %.
Le graphique qui résume ce sondage donne une image saisissante de l'évolution des esprits en Europe d'une année sur l'autre.

Si la Chine est devenue, aux yeux des Européens, en quelques jours, la plus grande menace mondiale, et si les États-Unis, qui avaient cette réputation peu enviable l'an dernier, l'ont perdue, heureusement pour eux, c'est parce que les télévisions, les radios et les journaux d'Europe ont inondé le public européen pendant plusieurs jours d'informations souvent approximatives, parfois fausses, sur la Chine et sa répression de l'irrédentisme tibétain.
Une vraie campagne de presse qui a influencé profondément « l'homme de la rue » et « retourné » les dirigeants : les plus populistes d'entre eux se sont vite mis au diapason d'une opinion publique façonnée, c'est le cas de le dire, par les médias.

Il découle de ce qui précède que la démocratie est « fragile », court le danger permanent d'être dévoyée, aussi bien là où elle en est encore à balbutier que là où elle est censée marcher sur ses deux jambes.
Ce « mauvais système » reste bien sûr « le moins mauvais de tous ceux que l'humanité a pu inventer… »
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Article suivant :
Arnaqueurs nigérians

Article précédent :
Agenda

AUTRES

Tunisie : les salafistes multiplient les coups d'éclat

Tunisie : les salafistes multiplient les coups d'éclat

Postes de polices incendiés, débits d'alcool attaqués: les salafistes radicaux, pourtant très minoritaires en Tunisie, multiplient les coups d'éclat et provoquent l'inquiétude de la[...]

RDC : reprise des combats dans la nuit de samedi entre l'armée et des mutins

Les combats entre l'armée et des mutins ex-rebelles ont repris dans la nuit de samedi dans l'un des fiefs des dissidents, dans la province du Nord-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo, a-t[...]

Maroc : importante manifestation pour dénoncer la situation sociale

Des dizaines de milliers de personnes ont manifesté dimanche à Casablanca, la plus grande ville du Maroc où les tensions sociales sont exacerbées par la sécheresse et par un chômage en ha[...]

Égypte : un ex-haut conseiller de Moubarak condamné à sept ans de prison

L'ancien directeur de cabinet du président égyptien déchu Hosni Moubarak a été condamné à sept ans de prison par une cour pénale du Caire pour corruption, a-t-on appris dim[...]

Le gouvernement malien rejette la création d'un "État islamique" dans le nord

Le gouvernement malien "rejette catégoriquement" la création d'un "Etat islamique" dans le nord du pays par la rébellion touareg et le groupe islamiste Ansar Dine, qui ont annoncé [...]

Lesotho : fin des législatives, résultat serré en vue

Près d'un million d'électeurs ont voté samedi dans le petit royaume africain du Lesotho pour élire un nouveau parlement, lors d'un scrutin serré qui pourrait déboucher sur la premi&egrav[...]

Nord du Mali : les rebelles touareg et les islamistes d'Ansar Dine fusionnent

La rébellion touareg et le mouvement islamiste Ansar Dine, deux des groupes qui contrôlent le nord du Mali depuis près de deux mois, ont annoncé samedi leur fusion et proclamé un "Etat isla[...]

Guinée-Bissau: confusion autour de l'ex-chef de l'armée, qui a quitté le pays

La confusion régnait samedi autour du sort de l'ex-chef de l'armée de Guinée-Bissau, l'amiral José Zamora Induta, qui a quitté son pays où son tombeur, le général Antonio I[...]

RDC : nouveaux combats dans un fief rebelle dans l'est du pays

De nouveaux combats entre armée congolaise et mutins ont éclaté samedi matin dans un fief rebelle dans le Nord-Kivu, dans l'est de la République démocratique du Congo, a-t-on appris auprè[...]

Mali : le Premier ministre rencontre à Abidjan le président ivoirien Ouattara

Le Premier ministre malien de transition, Cheick Modibo Diarra, s'est entretenu samedi à Abidjan de la crise au Mali avec le président ivoirien Alassane Ouattara, chef en exercice de l'organisation régionale[...]

Maroc : de blocages en échecs, le conflit du Sahara occidental semble s'enliser

De blocages en échecs, le conflit du Sahara occidental, parmi un des plus anciens au monde, semble s'enliser dans les sables du désert après la décision du Maroc de retirer sa confiance à l'&ea[...]

Égypte : la bataille du second tour de la présidentielle est engagée

Les deux finalistes de la présidentielle égyptienne, le Frère musulman Mohammed Morsi et Ahmad Chafiq, dernier Premier ministre de Hosni Moubarak, ont cherché samedi à élargir leurs sout[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers