16/01/2006 à 00h:00 Par Ridha Kéfi
Par Mikael Garandeau
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Ayant apparemment renoncé à renverser Bachar al-Assad par la force, l'administration Bush hésite sur la conduite à tenir.

Le régime de Bachar al-Assad reste, officiellement, dans le collimateur des Nations unies - la commission d'enquête internationale sur l'assassinat de l'ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri a auditionné pendant deux heures, le 6 janvier à Paris, l'ancien vice-président Abdel Halim Khaddam, récemment entré en dissidence -, mais son renversement, longtemps annoncé comme imminent, n'est apparemment plus d'actualité. C'est que les stratèges de la Maison Blanche ont bien d'autres chats à fouetter. Il y a la situation sécuritaire déplorable dans les territoires palestiniens et la menace de l'arrivée au pouvoir du Hamas à Gaza... Le Liban livré aux bombes et l'Iran aux foucades d'un président ultranationaliste et ultra-islamiste, sans parler des difficultés - c'est un euphémisme - des troupes américaines en Irak... Bref, la situation au Proche- et au Moyen-Orient n'a jamais été autant porteuse d'incertitudes. Et la disparition (politique) d'Ariel Sharon ne fait qu'ajouter une ombre au tableau. Dans ces conditions, il est logique que l'administration Bush, qui souhaite amorcer dans le courant de cette année le retrait partiel de ses troupes d'Irak, ait modifié l'ordre de ses priorités. Pourquoi prendrait-elle le risque d'aggraver le chaos en provoquant la chute brutale du régime syrien ? Seuls, désormais, Khaddam et une poignée d'opposants syriens privés de soutien populaire, plus quelques nationalistes libanais tels le bruyant Walid Joumblatt, semblent pressés de voir Bachar traîné devant un tribunal international.
Bien sûr, la joumloukia (jeu de mots en arabe qu'on pourrait traduire par « république monarchique ») des Assad est, à terme, condamnée par son archaïsme même, mais elle devrait réussir à survivre quelque temps. Elle devrait alors sa survie à une conjoncture régionale et internationale peu propice aux révolutions, mais aussi, paradoxalement, à son extrême faiblesse et à l'absence d'une alternative intérieure crédible en dehors des Frères musulmans, comme l'explique ici Mikael Garandeau, consultant en stratégie et spécialiste du Proche-Orient.


« What next ? » Immédiatement après la chute de Saddam Hussein, la République arabe syrienne faisait figure de cible idéale : on imaginait volontiers les troupes américaines fonçant sur Damas, renversant sans coup férir l'autre grand régime baasiste de la région... Et la pression est vite montée de plusieurs crans. En mai 2002, la Syrie était intégrée à la seconde version de « l'axe du Mal » bushien... En décembre 2003, le Congrès des États-Unis adoptait le Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act, interdisant aux entreprises américaines d'exporter certaines technologies vers Damas...
Depuis, la fièvre est retombée. Pour l'administration Bush, l'Irak ressemble davantage à un cul-de-sac qu'à une première étape sur le chemin du Grand Moyen-Orient qu'elle rêve de construire. Washington est de surcroît confronté à de nombreux problèmes intérieurs, qui réduisent un peu plus sa marge de manoeuvre. Dans ces conditions, une opération purement militaire contre la Syrie paraît désormais exclue. Les Américains planifient le retrait progressif de leurs troupes d'Irak, mais paraissent perplexes quant à l'attitude à adopter vis-à-vis de Damas. Plusieurs scénarios ont été envisagés.
Il est possible de s'entendre avec les Syriens, comme l'a montré la coopération entre les services de renseignements des deux pays avant et après le déclenchement de la guerre en Irak. De même, le retrait du Liban témoigne, dans une certaine mesure, de la bonne volonté syrienne, même si celle-ci est avant tout le résultat des intenses pressions exercée par le Conseil de sécurité de l'ONU.
Reste quand même quelques obstacles à lever avant de voir la Syrie revenir dans les bonnes grâces américaines : le soutien aux groupuscules palestiniens basés à Damas et au Hezbollah libanais ; les programmes d'armes de destruction massive ; enfin, le règlement de la question du Golan, occupé par Israël depuis 1967.
On imagine aisément que les Syriens sacrifieraient sans trop de peine leur soutien aux Palestiniens, qu'ils ont toujours instrumentalisés. Le FPLP-Commandement général, qui a semé la division chez les Palestiniens, est ainsi leur création. Quant au Hezbollah, qui s'est depuis longtemps largement émancipé de la tutelle iranienne (la Syrie jouant dans l'affaire un rôle de relais), il a sans doute moins besoin de l'appui de la Syrie que l'inverse, si l'on en juge par les déclarations bienveillantes de Cheikh Hassan Nasrallah, son patron, à l'endroit de Damas. Le départ des troupes syriennes du Liban a d'ailleurs donné au Hezbollah une place centrale sur l'échiquier politique libanais : il est de plus en plus perçu, y compris aux États-Unis, comme un interlocuteur incontournable plutôt que comme un simple mouvement terroriste.
Le programme d'armes de destruction massive n'est sans doute pas un axe stratégique pour les Syriens, qui ont déjà bien du mal à entretenir leur armée conventionnelle. Laquelle ressemble de plus en plus à un vaste corps de chômeurs. Les importations militaires syriennes sont dix fois moins importantes que les importations israéliennes. Bref, la puissance militaire de la Syrie ne fait plus peur à personne, le nombre considérable de soldats qu'elle est capable d'aligner étant un indicateur peu pertinent.
Certains estiment que Bachar al-Assad serait bien inspiré de prendre exemple sur Mouammar Kaddafi, dont le dernier revirement a étonné le monde - à moins qu'il ne l'ait fait rire. Une campagne médiatique (bien) menée de concert avec les Américains, à base de déclarations d'intention et de gestes spectaculaires mais peu coûteux (inspections de sites sensibles ou inculpation d'un responsable de l'assassinat de Rafic Hariri) suffirait sans doute pour que Bachar redevienne un leader fréquentable. Une telle opération de communication aurait l'avantage de maintenir la stabilité en Syrie et de donner l'impression à l'opinion américaine que la Maison Blanche a obtenu ce qu'elle voulait.
Dans ce scénario, difficile de dire si le numéro un syrien ne serait qu'un nouveau Kaddafi ou, au contraire, un Sadate capable de faire la paix. Dans un futur proche, les relations avec Israël ne dépendent pas uniquement de l'arrêt du soutien de Damas aux groupes radicaux palestiniens, mais aussi de la situation intérieure israélienne. Et notamment du résultat des élections législatives du mois de mars, rendu très incertain par le retrait forcé d'Ariel Sharon de la scène politique.
Du point de vue des États-Unis, le renversement de Bachar par la force présenterait un risque nullement négligeable : celui d'offrir aux salafistes syriens l'occasion de se développer, d'offrir aux insurgés irakiens de précieux relais et d'accroître l'instabilité dans ce pays. L'opinion américaine verrait également d'un très mauvais oeil la montée en puissance des Frères musulmans, une force d'opposition majeure quoique interdite et régulièrement réprimée dans le sang.
Un coup d'État à Damas est ainsi bien improbable. Les partis d'opposition autorisés sont en réalité des alliés du pouvoir, et les syndicats sont étroitement contrôlés par le parti Baas. Dans les années 1950 et 1960, la Syrie est sans doute le pays arabe qui a connu le plus de coups d'État - avec des succès divers. La création de forces de sécurité redondantes (elles surveillent tout autant les citoyens que... les autres services), la très grande centralisation du pouvoir (le moindre mouvement de troupes est supervisé au plus haut niveau du gouvernement) et le système de prébendes qui profite avant tout aux fonctionnaires et aux officiers, laissent à penser que, depuis quarante ans, un système efficace de prévention des « coups » a été mis en place.
Seule solution : s'appuyer sur des hommes du sérail. Les noms circulent de plusieurs anciens responsables connus à la fois pour leur parfaite maîtrise des rouages du pouvoir, mais aussi pour les bonnes relations qu'ils entretiennent avec Washington. Parmi eux, l'ancien vice-président Abdel Halim Khaddam, poussé sur la touche par Hafez al-Assad à la faveur de l'ascension de Bachar. Récemment, il s'est entretenu à Paris de l'avenir de la Syrie avec les Américains et les Français. Depuis, convaincu de pouvoir fédérer les forces d'opposition en vue de renverser le régime, il multiplie les attaques contre le chef de l'État et son entourage, les accusant notamment d'avoir trempé dans l'assassinat d'Hariri (voir J.A.I. n° 2348). Avec son allié de toujours, l'ancien chef d'état-major Hikmat Chehabi, il croit pouvoir constituer un « ticket sunnite », qui, en cas de renversement du régime, disposerait au moins sur le papier d'une légitimité historique et religieuse. À la différence de Bachar, qui est alaouite - et très inexpérimenté.
Seule ombre au tableau : issu d'une famille modeste et, de surcroît, ancien rouage essentiel du régime baasiste, Khaddam ne bénéficie pas du soutien de la plupart des grandes familles sunnites. Associé à de multiples affaires de corruption, il ne peut pas non plus se prévaloir du soutien populaire. Son ami Chehabi, s'il dispose encore d'appuis non négligeables en Arabie saoudite et aux États-Unis, a perdu beaucoup de son influence dans l'armée depuis son départ à la retraite forcé, en 2000.
Début janvier, les Frères musulmans se sont bien rapprochés - prudemment - de Khaddam, affirmant qu'ils étaient prêts à coopérer avec celui qui les a pourchassés sans relâche pendant des années, mais ils ont dans le même temps fait alliance avec de multiples mouvements d'opposition présents en Syrie. S'il y a un changement de régime, ils sont ainsi assurés d'y être associés, d'où qu'il vienne...
Quant à « l'opposition démocratique en exil », selon la formule consacrée, elle paraît peu crédible et fait plutôt figure de pantin à la solde des cercles néoconservateurs de Washington. Leader du Parti pour la réforme de la Syrie, Farid al-Ghadri applaudit ainsi des deux mains l'invasion de l'Irak par les Américains et prône l'extension rapide de la démocratie à toute la région, confirmant qu'il se soucie davantage de l'avis de ses pourvoyeurs de fonds que de celui de ses concitoyens. À l'instar d'un Ahmed Chalabi en Irak, al-Ghadri est le poulain des « durs » de l'administration Bush. Mais il ne dispose d'aucun soutien sur le terrain, et ses déclarations à l'emporte-pièce incitent à penser qu'il est sans doute moins habile que son compère irakien.
La récente « Déclaration de Damas » est plus intéressante. À la fois par son contenu : elle prône un changement graduel du régime, par le dialogue ; et par l'identité de ses signataires, qui vont du communiste Riad Türk, surnommé le « Mandela syrien » parce qu'il a passé vingt années en prison, au chef religieux sunnite Jaoudat Saïd, en passant par Haïtham al-Manna, le militant pour les droits de l'homme, et quelques personnalités apolitiques comme le poète Adonis. Faisant feu de tout bois, les Frères musulmans ont affirmé soutenir sans restriction la plateforme, eux qui, au début des années 1980, avaient répondu à une initiative du même ordre par un tract intitulé « Rentrez dans vos trous à rats... C'est nous qui allons faire la révolution ! » La Déclaration de Damas restera sans doute sans lendemain, mais elle illustre l'existence d'une société civile que le régime n'est pas parvenu à museler ou à corrompre totalement.
L'administration Bush s'efforce de faire croire à des divergences dans ses rangs entre les avocats du dialogue emmenés par Condoleezza Rice et les partisans d'un bombardement massif, regroupés autour de John Negroponte, directeur national du renseignement et ambassadeur en Irak de juin 2004 à avril 2005. Le « good cop » et le « bad cop », en somme. Pourtant, plusieurs facteurs suggèrent que la « question syrienne » sera réglée à moindre frais, d'autant que la Syrie et les États-Unis sont susceptibles de trouver plusieurs terrains d'entente, à très court terme.
D'une part, la situation insurrectionnelle qui prévaut en Irak a cessé de profiter à la Syrie : elle menace aujourd'hui sa stabilité en offrant un terrain de manoeuvres aux mouvements islamistes et en attisant les velléités indépendantistes des Kurdes, comme en témoigne l'agitation dont la région de Damas a été le théâtre, fin 2004. Une plus grande implication de la Syrie en Irak pourrait avoir pour effet de pacifier les populations sunnites locales, mais aussi de contrebalancer l'influence de l'Iran sur les chiites. Faire entrer la Syrie pleinement dans le jeu irakien, c'est sans doute éloigner le spectre du « croissant chiite » qui menace de s'étendre de Téhéran à Beyrouth.
On revient en quelque sorte à l'ère Clinton, quand les responsables américains proclamaient volontiers « Syria first ! ». Ce qui signifiait à leurs yeux que, dans la région, le règlement de toutes les questions sensibles commençait nécessairement à Damas. Depuis l'invasion de l'Irak, la Syrie n'était plus au coeur de la « solution ». Elle était devenue un problème secondaire qu'on se proposait de régler en temps utile. À Washington, peut-être renoue-t-on avec l'idée que le régime baasiste est un pivot. Et qu'il se montrera d'autant plus complaisant qu'il aura été préalablement affaibli.

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