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15/07/2008 à 12:11
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Pour les partis politiques, qu'il agace et qui le craignent, pour l'opinion, qu'il fascine, l'ancien bras droit du roi Mohammed VI est le prolongement de ce dernier sur le champ politique. Mais la réalité est plus complexe.

« L'ambition qui me guide est simple : servir mon roi et servir mon pays. Mais n'en concluez pas que je suis en service commandé par Sa Majesté. » Jean noir, polo noir, veste noire, Fouad Ali El Himma reçoit son visiteur dans un vaste bureau, au dernier étage d'un immeuble du quartier des affaires, flambant neuf, de Rabat. Un univers aseptisé, très « Maroc qui gagne », où l'ancien bras droit du roi Mohammed VI a installé Mena Media, la société de communication qu'il préside depuis son départ du gouvernement, il y a presque un an. Un an déjà et un phénomène politico-médiatique qui ne se dément pas, mis en scène avec soin par l'intéressé dont le seul titre est pourtant d'être député, mais qui a fait de sa longue proximité avec le souverain - une amitié de trente ans, née sur les bancs du Collège royal - un message subliminal aussi ambigu qu'efficace. Pas une semaine ne passe sans qu'une volée de journaux ne consacrent leur une à l'élu des Rhamna et ne décortiquent les faits, gestes et petites phrases de « l'ami du roi ». Pour les partis politiques, qu'il agace et qui le craignent, pour l'opinion, qu'il fascine, cet homme de 46 ans, souriant, affable, parfois colérique et qui ressemble plus au gendre idéal qu'au zaïm charismatique, est le prolongement de M6 sur le champ politique. C'est d'ailleurs ce qui fait sa force et sa fragilité. Mais est-ce vraiment la réalité ?


À l'instar du personnage, celle-ci est plus complexe qu'on le croit, et sans doute faut-il, pour la saisir, revenir sur le contexte de la démission du gouvernement de celui qui était alors ministre délégué à l'Intérieur et « numéro deux » de facto du royaume, le 7 août 2007. Lorsqu'on évoque devant lui cet épisode, Fouad Ali El Himma parle du « poids écrasant de la charge » qui était la sienne, de l'usure du pouvoir qui « isole des réalités », de sa vie de famille « sacrifiée » et de son désir de souffler, d'aller voir ailleurs, de se ressourcer sur ses terres de Benguerir et de retrouver son siège de député. « J'en ai parlé à Sa Majesté, qui m'a répondu : « J'ai eu la même idée que toi, vas-y ! » Mais la vérité, en l'espèce, est comme Janus, elle a un autre visage. Si le roi n'a pas une seconde retenu son plus proche collaborateur, c'est qu'il entendait rappeler qu'il n'existe pas au Maroc de « numéro deux » - un label qu'El Himma n'a jamais revendiqué, mais dont on avait fini par l'affubler - et qu'après huit années ou presque d'exercice son bras droit avait fini par concentrer autant de critiques que de pouvoirs. Marqué en outre par un épisode récent de semi-disgrâce qui avait duré près de quatre mois, Si Fouad souhaitait sans doute faire une pause dans sa carrière, mais l'ambiguïté demeure toujours sur les vraies raisons de son départ : qui, du roi ou de lui, a véritablement pris les devants ? El Himma n'a-t-il fait que devancer l'appel ?


Les semaines qui suivent la démission ne vont pas tarder à apporter les éléments de réponse sur cette double démarche, fondamentale pour qui veut comprendre la situation actuelle de Fouad Ali El Himma. Une élection triomphale, un mois plus tard, dans sa circonscription des Rhamna - 72 % des voix et un taux de participation cinq fois supérieur à la moyenne nationale - laisse à penser que la voie qui mène à la primature lui est ouverte. Mais des confidences faites à des proches, des attitudes teintées d'amertume et quelques phrases lâchées ici et là sur le ton du reproche vis-à-vis de ceux qui, désormais, ne se pressent plus à sa porte pour obtenir un rendez-vous démontrent que le sevrage du pouvoir n'est pas un dîner de gala. Si le roi, toujours attentif à son compagnon de jeunesse, évite soigneusement de donner l'impression qu'il le lâche - les deux hommes et leurs épouses continuent de se voir en privé et parfois en public -, il ne lui a pas pour autant défini une mission et une feuille de route précises, encore moins un objectif quelconque de retour aux affaires sur la base d'un calendrier électoral. Confronté, une fois le coup de blues passé, à l'obligation de se réinventer un avenir, Fouad Ali El Himma va donc devoir faire preuve d'imagination politique. Cela tombe bien, c'est là l'une de ses forces. Il rebondit.

Ambiguïté originelle


Début 2008, le député indépendant lance son Mouvement de tous les démocrates (MTD), en jouant à fond sur son image d'« ami du roi » et en s'appuyant sur un diagnostic lucide : si la vie politique marocaine est à ce point atone, si la participation aux législatives de septembre 2007 a été si faible, c'est qu'il y a eu quelque part une trahison des clercs. Il faut revenir au terrain, faire du local, retisser le lien avec les populations, décentraliser, sauf à laisser le champ libre aux islamistes, c'est-à-dire à l'ennemi. Cet ovni politique qu'est le MTD devient rapidement un pôle d'attraction irrésistible. Ce n'est pas officiellement un parti, mais il a un prolongement au Parlement avec le groupe « Authenticité et Modernité » - une trentaine de députés autour de Fouad Ali El Himma qui tiennent en joue le gouvernement du Premier ministre, Abbas El Fassi. El Himma préside lui-même la commission des affaires étrangères. Il est suractif. Il a des moyens. Et il mise sur tous les tableaux, y compris les plus contradictoires. Son côté « génération M6 » séduit nombre de cadres, de militants associatifs, d'hommes d'affaires, et « l'ami du roi » suscite l'allégeance des notables et des transhumants de toute espèce, qui vont vers lui mus par les réflexes makhzéniens classiques. Sur le marché politique, où la compétition est rude, les partis traditionnels ne tardent pas à crier à la concurrence déloyale. Le MTD, disent-ils, c'est le pouvoir qui s'avance masqué, c'est le retour du parti de l'administration, c'est du néo-hassanisme. Même si la genèse du Mouvement prouve que ce n'est pas vraiment le cas, l'attaque touche un point sensible et pose un vrai problème pour Fouad Ali El Himma. Il s'en défend, certes (« je ne suis pas en service commandé »), mais jusqu'à un certain point. Comment se démarquer du Palais, en effet, sans se priver de ce qui constitue le principal atout du MTD et son principal appât : la proximité supposée avec le souverain ? Comment démentir toute ambition d'accéder à la primature sans désespérer ceux de ses partisans qui l'ont rejoint dans l'espoir d'accéder un jour aux affaires ? C'est la quadrature du cercle.


De cette ambiguïté originelle, qu'il est le seul, avec le roi, à maîtriser, Si Fouad se sort plutôt bien. Même si, à l'instar de la quasi-totalité des dirigeants politiques marocains, il pense à Sa Majesté chaque matin en se rasant - sur ce point, rien n'a changé -, et même si le Fouad d'aujourd'hui n'est plus aussi informé des secrets d'État que le Fouad d'hier (« mais j'ai mes réseaux », précise-t-il), il donne le change avec talent. Son salaire de député étant intégralement versé au Mouvement, c'est de celui de président de Mena Media Consulting qu'il vit désormais. Un groupe multimédia fondé en 2000 dans la mouvance du Palais, qui emploie vingt-sept personnes et qui ambitionne d'étendre ses activités au Maghreb, au Moyen-Orient et à l'Afrique de l'Ouest. Le MTD n'étant qu'un simple mouvement, Fouad Ali El Himma envisage de le doter d'un « bras politique » - en d'autres termes, un parti - qui présentera des candidats aux municipales de 2009 puis aux législatives de 2012. Un parti « naturellement » appelé à entrer au gouvernement, voire à gouverner s'il est majoritaire, et dont il pourrait - « rien n'est exclu » - être le Premier ministrable soumis au choix du souverain. Manière de signifier à ses amis, surtout aux plus volatils d'entre eux, que cette porte-là n'est pas fermée, mais que son hypothétique ouverture ne se fera pas avant quatre ans - ce qui, au passage, présente l'avantage de tordre le cou aux rumeurs sur le limogeage prochain d'Abbas El Fassi, lequel a d'ailleurs beaucoup moins démérité qu'on ne le dit.

« Les temps ont changé »


La vérité sur le positionnement exact de Fouad Ali El Himma est donc, on le voit, complexe. Il n'est ni en service commandé ni tout à fait en roue libre. Si le roi, qui a le sens de l'amitié et apprécie la loyauté, ne laissera jamais choir ce compagnon sentimental et intuitif, intelligent et volontiers charmeur, et donnera ce qu'il faut de signes extérieurs pour que l'opinion le sache, il n'est pas sûr qu'il accepte que ce dernier se prévale un jour d'une légitimité populaire pour « revenir par la fenêtre », alors qu'il lui doit tout. « Les temps ont changé », répète volontiers l'enfant de Benguerir. Effectivement. À la différence de son père, Mohammed VI est un monarque tempéré par la démocratie, décidé à laisser la politique vivre sa vie et résoudre elle-même ses contradictions. Sans doute est-il curieux de voir ce que donnera le plongeon dans la piscine que vient d'accomplir, bon gré, mal gré, l'ami Fouad. Mais que ce dernier ne s'y trompe pas : le sauveteur suprême, qui distribuait les bouées aux uns en laissant couler les autres, n'existe plus. Pour flotter longtemps, il ne suffit pas d'éclabousser ses voisins. Il faut savoir nager.

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