12/12/2005 à 00h:00 Par Propos recueillis à Marrakech par Renaud de Roche
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Le cinéma marocain est aujourd'hui le plus dynamique du Maghreb, voire du monde arabe. C'est dû en bonne partie à l'effort des pouvoirs publics, dont le soutien financier au septième art, à travers les aides distribuées par le Centre cinématographique marocain aujourd'hui dirigé par Nour-Eddine Saïl, s'est même récemment accéléré. L'objectif est de permettre la réalisation de vingt longs-métrages par an pour le grand écran. On en est aujourd'hui à quinze, contre à peine dix ces dernières années - ce qui était déjà un record pour le Maghreb - et beaucoup moins auparavant. L'arrivée progressive d'une nouvelle génération de cinéastes, avec beaucoup de jeunes talents révélés par des courts-métrages remarqués dans divers festivals, paraît justifier cette politique ambitieuse. Qu'en pense le plus connu et le plus turbulent des jeunes cinéastes marocains, l'auteur de Mektoub et d'Ali Zaoua, Nabil Ayouch ? Présent au tout récent Festival de Marrakech pour y présenter un projet de formation aux métiers du cinéma, le très entreprenant cinéaste, qui suscite autant d'admiration que d'agacement chez ses pairs, répond, comme à son habitude, sans détours.


Jeune Afrique/l'Intelligent : Pour un jeune réalisateur, est-ce plus facile ou plus difficile aujourd'hui de trouver les moyens de tourner un film ?
NabIl Ayouch : Monter un projet de long-métrage de fiction traditionnel en 35 mm est de plus en plus ardu aujourd'hui, au Maroc comme presque partout ailleurs. On peut certes dans notre pays bénéficier souvent de l'appui de la Commission d'aide financée par les pouvoirs publics, mais cela n'est jamais suffisant et il n'est pas facile de trouver le reste. C'est d'ailleurs pour cela que se développent de nouvelles manières de faire du cinéma, notamment le numérique, qui permet d'avoir accès à l'image pour un coût inférieur, même si cela ne résout pas les problèmes au niveau de la distribution et de l'exploitation. La concurrence pour trouver les moyens de tourner est de toute façon devenue énorme aujourd'hui. Il y a dix ans à peine, seuls une quinzaine de cinéastes étaient vraiment en activité et terminaient un film tous les quatre ou cinq ans au Maroc. Désormais, ce système est périmé. Nous sommes au moins soixante prêts à tourner : le nombre de réalisateurs potentiels de longs-métrages a été multiplié par cinq ou dix !
J.A.I. : Bon ou mauvais signe pour le cinéma marocain, qui ne touche qu'une partie minoritaire du public ?
N.A. : Certes, nous sommes concurrencés par le cinéma américain, par les films indiens, très prisés du public. Mais, depuis un bon moment, c'est le cinéma marocain qui progresse, qui prend de plus en plus de place sur les écrans. Malheureusement, cette progression se passe dans un contexte très difficile pour l'exploitation en salle. Il y a dix ans, on recensait 350 salles, contre une centaine seulement aujourd'hui. Même si l'ouverture de multiplexes est une bonne nouvelle - celui de Casablanca compte quatorze salles, il y en aura bientôt deux de plus avec sept ou huit salles à Marrakech, puis à Rabat -, la situation est inquiétante. Il faut donc, avant tout, accélérer de façon exponentielle la lutte contre le piratage des films. Et il faut aussi se demander comment donner accès au cinéma à la majorité de la population. Tant que le prix d'un billet dans une bonne salle sera de 40 ou 45 dirhams [3,6 ou 4,2 euros], soit le montant d'un smic journalier, seuls 3 % ou 4 % des Marocains pourront le payer. Il est nécessaire de trouver des moyens de baisser les coûts de l'exploitation pour baisser le prix des places.
J.A.I. : Vous vous préoccupez beaucoup de former et de produire des jeunes cinéastes. C'est votre rôle ?
N.A. : Le déficit en matière de formation est patent au Maroc et dans toute l'Afrique. À l'exception du Burkina, aucun effort n'avait été fait jusqu'à récemment. Une école de cinéma vient d'être créée à Ouarzazate et une autre ouvrira bientôt ses portes à Marrakech, ce qui est encourageant. Mais beaucoup reste à faire : songez qu'il existe cinquante écoles en Corée, ce qui n'est pas sans rapport avec l'émergence au niveau international du cinéma de ce pays. J'ai senti, dès que je suis revenu m'installer dans le pays à la fin des années 1990, qu'il y avait une possibilité de renouvellement très fort dans le monde du cinéma au Maroc. Aussi, j'ai créé une structure de production et j'ai voulu, au-delà de mes propres projets, aider à construire les fondations d'un nouveau cinéma marocain. Cela est passé par plusieurs initiatives. On a créé un prix - le prix Mohamed-Reggab, du nom de l'auteur du superbe Coiffeur du quartier des pauvres - pour permettre à des jeunes, avec l'appui aussi du Centre cinématographique marocain et de la chaîne de télévision 2M, de réaliser leur premier court-métrage. J'ai également décidé d'organiser des formations pour familiariser les jeunes à l'art vidéo. Mon grand projet, déjà en cours, consiste à créer une sorte de movie factory au Maroc. On envisage de produire ainsi quelque trente longs-métrages - des films de genre - en l'espace de deux ans, dont 20 % peut-être pourront sortir en salle, les autres étant uniquement destinés, sous forme vidéo, à la télévision. Enfin, au-delà du seul Maroc, on va lancer, dans le cadre des projets soutenus par l'Union européenne au titre d'Euromed audiovisuel, Meda films développement, un programme de formation de scénaristes et de producteurs. Il s'agit, grâce à une série de séminaires de travail avec des professionnels qui se tiendront à Marrakech, de faire naître des vocations dans ces métiers jusqu'à présent négligés dans dix pays du sud de la Méditerranée, du Maghreb à la Turquie. L'idée centrale, c'est d'accompagner des projets de films pendant toute leur phase de préparation.
J.A.I. : Avec toute cette activité de producteur et de formateur, ne négligez-vous pas votre métier de cinéaste ? Vous n'avez plus rien tourné depuis votre film très controversé Une minute de soleil en moins diffusé en 2002 sur Arte...
N.A. : Je ne veux pas me contenter de faire des films dans mon coin. Et les jeunes dont je m'occupe m'apportent beaucoup. Mais mes deux activités ne sont pas du tout incompatibles. Créer est un travail de solitaire, qui a son propre rythme. Et je ne suis pas inactif comme cinéaste, bien au contraire. Je m'occupe du développement d'un projet de long-métrage que je tournerai sans doute l'année prochaine. Intitulé pour l'instant Whatever Lola Wants, c'est une histoire d'amitié entre deux femmes, la rencontre de deux mondes, avec de nombreuses scènes de danse. En parallèle, j'ai écrit le scénario d'un autre film, une sorte de road movie identitaire, La Légende d'Arhaz - un prénom qui peut se lire à l'envers, Zahra. Cette histoire en deux temps est celle d'une jeune femme qui revient au Maroc pour identifier le corps de son père mort... et qui se révèle en réalité ne pas être le corps de celui-ci. Elle part donc à la recherche de ce père sans doute encore vivant. Je pense pouvoir tourner ce second projet début 2007.
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