10/09/2007 à 13h:23 Par Georges Dougueli
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Dix années se sont écoulées depuis la mort de Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga, le 7 septembre 1997, à Rabat, au Maroc. Son fantôme, pourtant, hante encore la République démocratique du Congo (RDC). Selon le souhait de sa famille, sa dépouille devrait être rapatriée. Joseph Kabila ne s'y est pas opposé. Le chef de l'État a même accepté que des funérailles nationales soient organisées à une date qui reste à préciser. Mais ce sera tout. Aucun coup de canon n'a été tiré pour commémorer le dixième anniversaire de la mort de Mobutu Sese Seko, maître absolu du pays pendant trente-deux ans. Dans la très fragile RDC, c'est par ce jeu d'équilibriste que les dirigeants entendent mener à bien la réconciliation. La priorité pour ce pays convalescent étant de reconstruire et préserver une unité nationale mise à l'épreuve par deux guerres meurtrières, à la fois civiles et régionales.

Deux perceptions de l'héritage
Après l'élection présidentielle d'octobre 2006 qui a mis au jour une fracture entre l'Est et l'Ouest, les autorités auraient mauvaise grâce d'essayer d'effacer le « maréchal-président » de la mémoire collective. Car, dans le pays, le bilan de l'ère Mobutu n'est pas toujours perçu de la même manière. À l'Est, et dans une moindre mesure dans le Sud, on soutient que l'économie de rente sur laquelle reposait le régime n'a profité qu'à l'Ouest. En dépit de la florissante industrie minière, la région n'a jamais pu disposer de routes praticables, d'hôpitaux proches des populations et de services publics efficaces. L'exploitation d'un sous-sol réputé riche n'a pas éradiqué la pauvreté des populations. Mais elle aurait enrichi les dignitaires du pouvoir, croit-on savoir. D'où un profond sentiment de frustration et d'injustice, qui se traduit par une défiance à l'égard de tout ce qui rappelle l'ancien régime, balayé par Laurent-Désiré Kabila.
À l'Ouest, le constat est moins sévère sur le plan du développement, eu égard aux infrastructures qui y ont été construites. En tout état de cause, à l'Est comme à l'Ouest, on s'accorde sur la gravité des violations des droits de l'homme et des libertés fondamentales qui ont marqué la IIe République. Résultat, lors du premier tour du scrutin, Joseph Kabila, originaire du Katanga et du Maniema (est), a réalisé entre 82 % et 98 % des suffrages dans ces régions, tandis que Jean-Pierre Bemba, originaire de l'Équateur (ouest), par ailleurs ancien conseiller de Mobutu (voir encadré, ci-dessous), faisait le plein de voix dans cette partie du pays, avec des scores oscillant entre 61 % et 97 %. François-Joseph Nzanga Mobutu, fils de l'ancien dictateur, lui aussi candidat, a terminé en quatrième position avec 4,77 % des suffrages. Ainsi, une partie des électeurs a choisi de se réclamer du maréchal.
Les Congolais évoquent Mobutu Sese Seko, personnage central de l'histoire récente du pays, pour comparer, relativiser et évaluer l'action du gouvernement actuel et interroger l'impact du changement sur le développement du pays. Qu'ils maudissent ou honorent sa mémoire, les Congolais semblent fascinés par ce personnage hors normes qu'ils aiment détester pour son cynisme, ses excentricités, sa mégalomanie et le culte qu'on lui vouait de gré ou de force. Dans un même temps, on regrette son charisme et son influence aussi malfaisante que dissuasive dans la sous-région.
Selon Ernest Wamba dia Wamba, universitaire, et ancien rebelle, aujourd'hui sénateur, le « mobutisme n'est pas complètement mort avec Mobutu. Ses fondements et la domestication forcée du peuple qui l'ont généré et entretenu ne sont pas complètement éliminés ». Pour cet ancien prisonnier politique du régime, « le mobutisme est exactement le contraire de la politique d'émancipation fondée sur l'indépendance prônée par Patrice Lumumba. Il reposait sur le providentialisme d'un homme, l'exercice solitaire du pouvoir, et une politique néocoloniale fondée sur la soumission du peuple, l'enrichissement personnel et le service des intérêts étrangers ».

Nostalgie et orgueil national
Du mobutisme, il subsiste un sentiment d'orgueil national, poussé à l'extrême à l'époque du Zaïre. Redoutée pour sa capacité à déstabiliser ses voisins par le passé, la RDC, dont le territoire a été occupé pendant les deux dernières guerres, n'impressionne plus. Pour la plupart des Congolais, l'émergence de nouvelles puissances régionales n'est que la conséquence de l'affaiblissement de l'ancien Zaïre. Il est bien loin le temps où l'Angola, aujourd'hui puissance militaire régionale, appelait l'armée cubaine à la rescousse pour stopper l'intervention de l'armée zaïroise contre le Mouvement populaire de libération de l'Angola (MPLA) du marxiste Agostinho Neto. Aujourd'hui, le pays est empêtré dans plusieurs litiges frontaliers et le rapport des forces n'est pas à son avantage. Pour être devenu un nain diplomatique - depuis la fin de la guerre froide - et militaire, le gouvernement fait le dos rond. Au grand dam des nostalgiques du grand Zaïre qui lui font un procès en incompétence dans la gestion des crises frontalières. « Certains Congolais pensent que Mobutu n'est pas mort et attendent son retour pour chasser les envahisseurs », soupire Marie-Thérèse Masiala, secrétaire générale du cabinet présidentiel de 1989 à 1997, actuellement avocate au barreau de Bruxelles.

Remisé au placard
De l'ancien régime, il reste aussi les créatures, héritiers putatifs aux ambitions rivales, positionnés à tous les étages de l'administration, des cabinets ministériels ou du Parlement congolais. Chacun en assure la pérennité à sa façon. Il y a ceux qui se sont ralliés au pouvoir, dont François-Joseph Nzanga Mobutu, numéro deux du gouvernement après le Premier ministre Antoine Gizenga ; Léon Kengo wa Dondo, trois fois Premier ministre de Mobutu et ancien membre du comité central du parti unique, a été élu le 11 mai 2007 à la présidence du Sénat, au détriment du candidat de la majorité présidentielle Léonard She Okitundu. De même, Mokolo wa Mpombo, premier vice-président du Sénat, Thérèse Olenga, membre du gouvernement provincial de Kinshasa, en charge de l'Information, et bien d'autres anciens dignitaires sont aux affaires. Certains caciques du premier cercle des mobutistes ont accepté de participer au processus démocratique, tels que le député Félix Vunduawe te Pemako, ancien directeur de cabinet de Mobutu, actuellement à la tête du Mouvement populaire de la révolution (MPR), l'ancien parti unique créé en 1967 par le maréchal Mobutu. D'autres, tels que les irréductibles de l'Alliance des patriotes pour la refondation du Congo (Apareco) animé depuis Paris par Honoré Ngbanda, l'ancien conseiller spécial de Mobutu, ont boycotté le scrutin. En exil pour la plupart, ils considèrent que le gouvernement actuel de la RDC n'est qu'une imposture et que les dernières élections étaient un piège.
Enfin, de l'ère Mobutu subsistent des symboles et des légendes que la haine du régime n'a pas réussi à effacer. Certes, les références au Léopard ont disparu. L'« Abacost » (« À bas le costume »), tenue imposée pour remplacer les vêtements jugés trop occidentaux, n'est plus de mise. Mais de nombreux Congolais, mobutistes ou non, sont fiers d'arborer leurs noms africains, conformément à la politique de décolonisation culturelle prônée par Mobutu. Appliquée au nom de la « zaïrianisation » et de l'« authenticité », elle a façonné l'imaginaire de plusieurs générations de Congolais et exalté la « grandeur » de ce peuple.
Plus que toute autre chose, la survivance et la nostalgie à l'égard du régime Mobutu constituent un défi lancé à la nouvelle génération de dirigeants congolais. Et à leur capacité à consolider la démocratie. Dans le respect des droits de l'homme.
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