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10/09/2007 à 13:23
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Lorsque je pris, il y a plus de trente ans, mes fonctions d'ambassadeur à Conakry, je consacrai l'une de mes premières dépêches diplomatiques à l'économie guinéenne. Je l'avais intitulée « La Belle au bois dormant », comme ce conte qui narre l'histoire d'une ravissante jeune femme depuis longtemps endormie que le baiser d'un prince charmant finit par réveiller. J'y détaillais le potentiel économique de la Guinée, qu'il s'agisse des mines, de l'agriculture, de l'élevage, de la forêt, de la pêche, des ressources hydrauliques, du tourisme, le tout complété par un exceptionnel potentiel humain et une culture traditionnelle d'une remarquable richesse. Je décrivais les quelques projets importants qui avaient été mis en œuvre pendant l'époque coloniale ou depuis l'indépendance. Je regrettais qu'il y eût encore tant à faire et exprimais le souhait que beaucoup de princes charmants, dont la France, vinssent réveiller la belle endormie. Tous les espoirs étaient permis. « Si aucun fait extérieur ne vient troubler l'évolution qui se dessine, la Guinée peut être certaine que ses magnifiques perspectives deviendront un jour prochain une réalité tangible », écrivait dès 1950, le gouverneur français Roland Pré.

Hélas ! Ces « faits extérieurs », auxquels l'ancienne puissance coloniale n'a pas toujours été étrangère, ont bien eu lieu. Mais les responsabilités sont aussi, et surtout, à rechercher à l'intérieur. Que d'occasions manquées au cours de la Ire comme de la IIe République, que d'orientations absurdes, que de décisions aberrantes, que de consortiums fumeux, que de projets mal fondés ou mort-nés, que d'argent gaspillé en études redondantes ou en coûteuses prébendes ! Si l'on a pu dire de la Guinée qu'elle constitue un « scandale géologique », c'est en partie parce que cinquante ans après l'indépendance, seuls trois gisements de bauxite sont exploités. Le pays compte pourtant les deuxièmes réserves mondiales de ce minerai. Aucun des riches gisements de fer n'est encore exploité, alors que les premiers permis d'exploration ont été délivrés dans les années 1950. La production agricole, qui pourrait être largement exportée, suffit à peine à nourrir la population du pays. Plusieurs installations industrielles ne fonctionnent plus depuis des années. L'eau et l'énergie font défaut. L'urbanisme, l'assainissement, la circulation urbaine sont déficients… Sans parler de l'éducation ou de la santé qui furent pourtant considérées comme des priorités.
Les occasions de relancer l'économie n'ont pourtant pas manqué : les quelques années qui ont suivi l'indépendance, la reprise des relations avec la France en 1975, le voyage du président français Valéry Giscard d'Estaing en 1978, la réconciliation avec les voisins sénégalais et ivoirien, l'« offensive diplomatique » entreprise par le chef de l'État Ahmed Sékou Touré, son voyage en France en 1982, l'amorce de libéralisation économique de la IIe République, l'action bénéfique de certains ministres ou chefs de gouvernement… Mais à chaque fois, l'espoir ne s'est pas concrétisé, sous l'effet des vieilles pratiques de corruption ou de népotisme, des blocages décisionnels ou des détournements financiers, des querelles de clans ou de personnes, des interférences politiques ou personnelles, des combines partisanes ou militaires, des manœuvres nationales ou internationales, des projets trop ambitieux poussés à toute force au détriment de projets plus raisonnables… Exemple typique, le chemin de fer transguinéen - tant souhaité par Ismaël Touré, frère du président Sékou Touré - préféré au transport du minerai de fer via le Liberia. Résultat, les investisseurs ont choisi d'exploiter un gisement au Brésil, le marché du fer ne nécessitant pas, à l'époque, la mise en service de deux mines. Une fois de plus, la tentation d'un utopique « mieux » a empêché la mise en œuvre d'un raisonnable « bien ».
Mais aujourd'hui, un espoir renaît. La célébration l'an prochain du cinquantenaire de l'indépendance permettra, peut-être, de faire le bilan objectif et critique des décennies écoulées et de se rendre compte qu'il importe d'enterrer les querelles de toutes sortes pour s'atteler enfin à la seule œuvre qui vaille : développer d'urgence le pays et assurer l'avenir du peuple guinéen. Le compromis historique entre un président cambré sur sa légitimité constitutionnelle et le gouvernement habilement dirigé par Lansana Kouyaté doit permettre un nouveau départ dans tous les domaines. Politique, tout d'abord, avec des élections libres et multipartites prévues d'ici au début 2008 ; économique avec une floraison de projets sérieusement étudiés et arrivés à maturité ; sociale avec d'indispensables réformes que la communauté internationale se doit d'appuyer financièrement. Une meilleure gouvernance est déjà perceptible. Avec une vraie démocratie et un réel respect des libertés et des droits de l'homme. Et même le pétrole, qui manquait jusqu'ici, semble maintenant accessible.

Les mois qui viennent seront une fois de plus décisifs. Des négociations cruciales sont engagées ou déjà conclues avec des partenaires publics et privés sérieux, des réformes importantes sont en préparation, des rencontres décisives sont prévues (Forum d'investisseurs à Paris en décembre), l'intérêt des ONG et des collectivités locales en France ne se dément pas… L'important pour la Belle est de se réveiller enfin de son long assoupissement. Les princes charmants sont déjà au pied du lit, prêts à déposer leur baiser sur son front. Le réveil est imminent.

*Ancien ambassadeur de France en Guinée (1975-1979) et ­président fondateur de l'Association d'amitié France-Guinée.
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