À défaut d'allumer les lumières de Conakry, la société d'électricité enflamme des brasiers. Il n'est guère de jour qui ne compte sa liste d'incidents provoqués par le mécontentement des habitants plongés dans le noir.
Au coucher du soleil, quand l'obscurité n'est pas encore tout à fait tombée sur Conakry, c'est un peu comme si la ville cherchait sa place dans le lit de la nuit. On s'affaire dans les échoppes qui ferment une à une, on s'entasse dans des carcasses de taxis jaune canari pour regagner les banlieues, on vérifie le niveau de l'essence stockée dans des bidons d'huile alimentaire, les gardiens bouclent les portails en installant leur barda derrière les hauts murs des résidences des riches. Au pied des buttes de terre battue du camp Boiro, la sinistre geôle de Sékou Touré, les fils de militaires logés dans l'actuelle caserne shootent une dernière fois contre la lune qui éclairait les corps mutilés, à demi calcinés des victimes de la dictature. La presqu'île, léchée par une plate mer polluée d'alumine, semble s'éteindre doucement. Mais la capitale de la Guinée ne s'endort pas : elle s'étend un instant pour mieux se relever ensuite. Elle se change. Et c'est plus tard seulement, quand la nuit sera pleine, qu'elle exhibera des plaies dissimulées tant bien que mal durant la journée, qu'elle fera entendre ses cris, mais aussi ses rires.
Chaque pays visité oppose toujours à l'étranger une batterie de sigles, que seuls les autochtones savent décrypter. Il en est un, ici, qu'on est bien obligé d'apprendre dès le premier soir : EDG, Électricité de Guinée, presque un oxymoron, une contradiction dans les termes ! En effet, à Conakry, le courant, cela ne marche pas. On attendait beaucoup du barrage de Garafiri, inauguré en grande pompe par Jacques Chirac et Lansana Conté en août 1999, et l'on affirmait s'être prémuni contre le vieillissement de la centrale thermique de Tombo. Patatras ! Le barrage est à sec et les centrales en ruines, sans qu'aucune perspective plausible d'amélioration ait encore été présentée par les autorités mises en cause. Alors, faute d'allumer les lumières, EDG incendie les brasiers. Il n'est pratiquement pas un jour qui ne compte - à Ratoma ou ailleurs - sa liste d'incidents provoqués par le mécontentement des habitants plongés dans le noir. D'autant que la distribution de ce qui reste d'électricité dessine comme la carte lumineuse des inégalités sociales : les ampoules s'éteignent dès que l'on franchit les limites des quartiers les plus prospères, groupés en centre-ville. Au-delà , quelques dizaines de lampadaires éclairent encore des segments de l'autoroute qui conduit à l'aéroport et c'en est bel et bien fini du service... public ?
Certes, même lorsque EDG fait défaut, tout n'est pas noir pour autant ! Les Conakrykas sont devenus de fervents adeptes des groupes. Je ne veux pas dire par là que la vie associative a fait des progrès spectaculaires en Guinée, mais seulement désigner les moteurs à essence qu'on entend pétarader partout, unique recours de ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas aller se coucher en tâtonnant dès 8 heures du soir. Sur l'écran noir de la ville s'illuminent alors les forteresses des nouveaux seigneurs.
Les stations-service, d'abord. On n'avait pas remarqué, le jour, que les pompes à essence de la capitale étaient à ce point énormes, rutilantes, modernissimes (surtout par comparaison avec le piteux état des routes et des guimbardes), construites en série aux emplacements stratégiques par les marques concurrentes des pétroliers qui luttent pour se partager le pays : Total et Shell paradent en étalant leur puissance, leurs pompes alignées, leurs projecteurs qui gaspillent des milliers de watts lâchés dans la nuit et leurs frigos remplis de boissons gazeuses hors de prix, dans des cafétérias climatisées aussi désertes que des banquises. Manque seulement le sas pour passer de la Terre à la Lune !
Les restaurants, les bars et les boîtes de nuit, ensuite. Ceux-là ont quelques excuses à faire vrombir les dynamos les plus performantes : à moins de s'adresser exclusivement aux amateurs de dîners aux chandelles, sans doute minoritaires dans le golfe de Guinée, on voit mal comment ces établissements réussiraient à survivre s'ils ne disposaient pas de leur propre source d'énergie. Du coup, c'est un peu comme si Conakry saluait ses fêtards à coups de projecteurs en les faisant bénéficier des seuls lieux éclairés (et... sonorisés) de la Corniche et des quartiers périphériques. C'est là que se détache, sous les rayons stroboscopiques qui fouillent les recoins des baraques, la galerie des portraits composant l'histoire contemporaine de la ville. Les tables de Libanais accueillant des cousins récemment réfugiés de Côte d'Ivoire qui n'osent pas encore s'écarter de la famille pour profiter de la paix et des bonnes fortunes, pourtant à portée de main. Les Blancs épanouis appartenant aux ONG humanitaires repliées sur la Guinée, ravis de vivre des vies utiles en immersion dans une population qui ne leur cache pas qu'elle a besoin d'eux. Les noctambules locaux, tour à tour danseurs, négociateurs, flics ou griots de la nuit. Les trafiquants de tout poil, qui signalent leur arrivée tonitruante par des cascades de phares perçant la barrière des enclos. Et, partout, des filles sublimes, des silhouettes à faire jaunir d'envie les couvertures des magazines occidentaux, souvent charriées jusqu'ici par les exodes des pays frontaliers, qui tentent d'enfourner quelques billets dans leur bourse vernie pour nourrir les enfants qu'elles ont ramenés du Liberia ou de la Sierra Leone au terme d'équipées incroyables. C'est ici que prennent corps des informations déjà oubliées à Paris ou à Londres, des souvenirs de charniers, de routes bombardées, de villages rasés, dont ces jeunes mères Courage délurées font le récit pudique, souvent couvert par la musique et les cris, mais de joie, cette fois.
Chacune de ces îles de lumière flotte sur une mer d'encre où il n'est pas recommandé de naviguer. Sans vouloir trop dramatiser - « Pour le moment, la situation est calme », nous répète-t-on -, les routes et les rues de Conakry ne sont pas toujours sûres. Question : puisqu'on dit que, la nuit, tous les chats sont gris, de quelle couleur sont les uniformes ? Pour le couche-tard, le risque provient en effet moins d'agresseurs surgis des fourrés que des barrages installés çà et là par des unités de « forces de l'ordre » assez difficiles à identifier, d'ailleurs pas seulement du fait de l'obscurité... Les courageux journalistes des hebdos locaux relatent sans trève les exactions des « vrais-faux militaires » et autres « bandits en treillis » qui écument les carrefours. Ceux-là qui, le jour, se fondent dans la populace ou s'enferment dans leurs casernes, allument, la nuit, ici quelques pneus, là une torche électrique braquée sur le visage du conducteur, pour arrondir leur maigre solde. À l'occasion, un incident dégénère. On voit alors filer à toute allure, à la lumière des phares, des voitures dépourvues de plaques d'immatriculation qui se chargent d'arracher les protagonistes à la scène.
Parfois aussi, la « protection » monte d'un cran. Ainsi, face au bâtiment ocre du Centre culturel franco-guinéen qui ouvre tout grand ses portes, jusque tard le soir, aux spectacles, aux expositions, aux concerts et aux conférences de la meilleure tenue, c'est un blindé qui vient passer la nuit. Il ne s'agit pas de protéger cet unique foyer de qualité et de diversité culturelle, mais plutôt, au pied du pont Fidel-Castro qui verrouille l'accès au centre-ville, de se prémunir contre une éventuelle « descente » d'émeutiers exaspérés par les télés en panne, les ventilateurs immobiles, les prises mortes et les robinets secs. Le canon du char est d'ailleurs toujours braqué dans la même direction, face aux banlieues éteintes, ce que certains ressentent comme une provocation.
Partout ailleurs, on clapote dans une pénombre tiède que troue seulement la lueur des bougies ou quelques tas de braises. Idéal pour l'amateur de pittoresque ou le - rare - touriste de passage, ce spectacle commence, on peut l'imaginer, à lasser ses abonnés. Eux sont au nombre de deux millions environ, qui s'efforcent de faire contre mauvaise fortune bon coeur en manifestant une endurance peu commune face aux vicissitudes qui leur sont imposées. Mais ils n'en peuvent plus, dans un pays qu'ils savent fort bien doté en ressources naturelles, notamment minières, de ne pas obtenir que la ville se rallume. Quels qu'ils soient, les candidats aux prochaines élections seraient bien avisés de ne pas l'oublier : l'insécurité n'est - hélas ! - pas un thème électoral réservé à la France...