06/08/2007 à 12h:24 Par Jean-Michel Aubriet
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Plusieurs ministres multiplient les déclarations en faveur du multilatéralisme et de la conclusion de nouvelles alliances. Mais le premier d'entre eux ne renoncera sûrement pas aux relations privilégiées de son pays avec l'Amérique.

« Chaque fois que nous devrons choisir entre l'Europe et le grand large, nous choisirons le grand large », confiait naguère Winston Churchill au général de Gaulle. Un demi-siècle plus tard, Tony Blair, qui ne fut sans doute pas présenté par hasard comme le « caniche de Bush », a repris à son compte cette profession de foi atlantiste dont la traduction en actes, en Irak, contribua grandement à ternir son image et à plomber son bilan, par ailleurs plus qu'honorable. Qu'en sera-t-il de son successeur ?
Le 30 juillet à Camp David, lors de sa première rencontre avec le président américain depuis son arrivée à Downing Street, il y a un mois, Gordon Brown a exalté la relation « privilégiée », fondée sur « des valeurs communes », entre les deux pays : non seulement celle-ci reste « forte », mais elle devrait, paraît-il, l'être plus encore au cours des années à venir.

L'ennui est que ce bla-bla diplomatique de circonstance avait été précédé de fâcheuses rumeurs concernant un possible retrait, avant la fin de l'année, des sept mille soldats de Sa Majesté déployés du côté de Bassora. Tandis que Brown reconnaissait que « des erreurs » furent commises en Irak et jugeait « inacceptables » les conditions de l'exécution de Saddam Hussein, l'un de ses conseillers, Simon McDonald, ancien ambassadeur en Israël aujourd'hui chargé de l'Irak au Foreign Office, était dépêché à Washington, début juillet. À en croire le Sunday Times, il aurait prudemment sondé ses interlocuteurs : comment réagiraient-ils à un hypothétique désengagement britannique ?
Il faut croire que la réponse n'a pas été franchement enthousiaste puisque, à Camp David, Brown s'est abstenu de toute allusion à un quelconque calendrier de retrait, mais il n'empêche : les signes avant-coureurs d'une possible évolution stratégique se multiplient - en même temps, il est vrai, que des signes exactement contraires.

Certains membres du nouveau gouvernement travailliste multiplient en effet les déclarations de tonalité très « multilatéraliste ». Douglas Alexander, le secrétaire d'État au Développement international, est allé jusqu'à évoquer la nécessité pour le Royaume-Uni de « nouvelles alliances ». Mais le symptôme le plus net est assurément l'arrivée de Mark Malloch Brown (53 ans) au ministère chargé de l'Afrique, de l'Asie et des Nations unies.
S'il n'a jamais été membre d'un gouvernement britannique ni même élu au Parlement, « Saint Mark », comme l'appellent ses amis, est loin d'être un inconnu. Ancien de la rédaction de l'hebdomadaire The Economist, du Haut-Commissariat aux réfugiés (1979-1983), de la Banque mondiale (1996-1999) et du Pnud (1999-2005), ce spécialiste du développement - et de la communication qui s'y rapporte - fut surtout chef de cabinet de Kofi Annan, puis secrétaire général adjoint de l'ONU jusqu'au 31 décembre 2006.
Chargé de redynamiser une bureaucratie onusienne en surcharge pondérale, engluée dans ses éternelles bisbilles politiciennes et ballottée par les remous du scandale « Pétrole contre nourriture », cet ami de longue date de Paul Wolfowitz, qu'il connut aux Philippines au temps de la présidente Cory Aquino, ne s'en opposa pas moins avec la dernière fermeté à la tentative de déstabilisation d'Annan ourdie par les cercles néoconservateurs et les durs de l'administration Bush.
Inquiet de la volonté des Américains de transformer les organisations internationales en « instruments de leur diplomatie » et déplorant leur « répugnance viscérale » à subordonner leur puissance à qui que ce soit, il les avertissait, fin 2006 : « Vous allez finir par perdre l'ONU ! » Au passage, il n'épargnait pas le Premier ministre britannique : « Si la guerre du Liban est le dernier clou planté dans le cercueil de Tony Blair, le cercueil lui-même, c'est l'Irak. » Prière de ne pas se fier aux apparences : ce colosse débonnaire, marié à une militante humanitaire et père de quatre enfants, a toujours eu la dent très dure.

« Je déteste la réputation d'anti­américain qui m'est faite, confie-t-il aujourd'hui [The Daily Telegraph du 14 juillet]. Mais je ne vois aucun inconvénient à être présenté comme un adversaire des néoconservateurs. Si ces derniers me considèrent comme un traître, c'est pour moi un honneur. » Les intéressés ne s'y sont pas trompés. Irwin Stelzer, le bras droit de Rupert Murdoch, le très réactionnaire magnat de la presse anglo-saxonne, a jugé sa nomination « consternante ».
Convaincu que les « relations spéciales » de son pays avec les États-Unis ont fait leur temps, Malloch Brown appelle de ses vœux une « politique étrangère plus impartiale » et un « élargissement du cercle de nos partenaires internationaux », qu'il s'agisse de la Chine, de l'Inde, des ONG ou de l'Union européenne.
Mais il n'est que le numéro deux de la diplomatie britannique. Le patron, c'est David Miliband. Le jeune (41 ans) et brillant ministre des Affaires étrangères a la réputation d'être plus européen que Brown - ce qui n'est pas difficile. Il a émis de sérieuses réserves sur l'utilité de la dernière guerre du Liban et aurait critiqué, en privé, celle d'Irak. Mais il est fort ambitieux et a tout intérêt, dans l'immédiat, à « coller » au Premier ministre. D'autant que celui-ci n'a sûrement pas oublié que, l'an dernier, Miliband, alors ministre de l'Environnement, a été l'un des outsiders suscités par Blair pour tenter de court-circuiter son accession à la tête du Labour ! Du coup, quand Brown se démarque des déclarations les plus intempestives d'Alexander, le chef de sa diplomatie renchérit aussitôt : « Nous sommes, dit-il, plus forts avec les États-Unis que seuls. »
À quoi joue donc le Premier ministre britannique ? Selon toute apparence, en fin tacticien qu'il est, il laisse, dans certaines limites, les francs-tireurs de son gouvernement jouer les mouches du coche multilatéralistes, afin de prendre quelque distance avec la calamiteuse administration Bush et sortir au plus vite son pays du bourbier irakien dans lequel Blair l'a plongé - ce qui serait une belle revanche personnelle -, quitte à redéployer ultérieurement tout ou partie des troupes en Afghanistan (voir ci-dessous). Mais il se garde soigneusement de couper les ponts avec l'Amérique et de se lier trop étroitement à d'autres partenaires, fussent-ils européens. Après tout, une nouvelle administration, qui sera sans doute démocrate, se mettra en place à Washington dans un peu plus d'un an… Bref, ceux qui espèrent que le lointain successeur de Churchill finira par renoncer au grand large se bercent d'illusions.
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