05/12/2005 à 00h:00 Par Abdelaziz Barrouhi
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Comment les députés ont débattu de la polémique sur les libertés soulevée à l'occasion du Sommet mondial sur la société de l'information.

Samedi 26 novembre, à la Chambre des députés. Les 152 élus du Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD, au pouvoir) et les 37 députés de l'opposition se retrouvent pour le débat général autour de l'examen du budget de l'État pour 2006. C'est le premier face-à-face entre le pouvoir et des représentants de l'opposition depuis le Sommet mondial sur la société de l'information (SMSI, voir J.A.I. nos 2340 et 2341) qui s'est tenu à Tunis du 16 au 18 novembre. Va-t-on en profiter pour débattre de la polémique sur les libertés soulevée à cette occasion dans les médias étrangers et par certaines capitales occidentales ? Ou le pluralisme du Parlement n'est-il que cosmétique ?
La séance est ouverte par une déclaration du « gouvernement du président Zine el-Abidine Ben Ali » prononcée, sur instruction de ce dernier, par le Premier ministre, Mohamed Ghannouchi. Sur les vingt-cinq pages de la déclaration, deux seulement sont consacrées à la vie politique, le reste étant dévolu au budget et à l'économie. Il est question d'aller de l'avant sur la voie du développement de la vie politique, de « renforcer la liberté d'expression et d'opinion », de « faciliter les conditions de travail des journalistes dans un climat de liberté, de transparence et de responsabilité ». Cela valait le rappel.
Ce sont les députés qui se chargent d'évoquer le SMSI et la polémique. Les élus du pouvoir, dans la langue de bois qui leur est propre, se félicitent du succès du SMSI et condamnent les dissidents tunisiens entrés dans une grève de la faim qui, disent-ils, a perturbé l'ambiance du Sommet. Une minorité d'entre eux fait feu de tout bois. Pour Abdellatif Mekki, ces gens « qui ont l'esprit pollué » ont « vendu leur âme pour des dollars ». Et Shirin Ebadi, Prix Nobel de la Paix 2003, qui s'est exprimée au SMSI au nom de la société civile et a défendu le respect des droits de l'homme ? « Qui représente-t-elle, celle-là ? » lance-t-il. Najoua Abdelmalek s'en prend, quant à elle, aux « plumes sales ».
Les députés des quatre partis d'opposition représentés au Parlement et proches du pouvoir gardent profil bas et se contentent des traditionnelles revendications générales sur l'amélioration de la vie politique et l'ouverture des médias. Parmi eux, Ismaïl Boulahia, secrétaire général du Mouvement des démocrates socialistes (MDS), parti jadis fer de lance de l'opposition, se déclare d'accord avec l'idée que l'on ne peut pas parler de société de l'information sans libertés [en référence aux propos du président suisse Samuel Schmid lors du SMSI]. Mais il rejette ce qu'il appelle les tentatives d'ingérence dans les affaires du pays pour lui imposer une tutelle. Laroussi Nalouti (MDS) défend la Ligue pour la défense des droits de l'homme, dont il faut respecter l'indépendance, « parce que, estime-t-il, c'est notre seule garantie pour résoudre nos problèmes. [...] Autrement, ce serait la voie ouverte à l'extrémisme et à l'appel au soutien de l'étranger. »
Moufida Abdelli, députée de l'Union démocratique unioniste (UDU), tout en demandant que le dialogue avec tous les courants politiques prôné par le président Ben Ali se traduise dans les faits, ose ajouter, en faisant allusion aux difficultés que rencontrent les militants de l'opposition : « Nous constatons que dans les régions le fossé n'est pas numérique [allusion au SMSI] mais politique. Il est grand dans les relations entre les représentants des partis d'une part, les autorités régionales et locales et les administrations publiques d'autre part. »
Seul donc le mouvement Attajdid, né sur les cendres de l'ex-Parti communiste et proche de l'opposition maintenue en dehors du Parlement, montera au créneau par la voix de l'un de ses trois députés, Mohamed Thameur Driss. Tout en reconnaissant le « succès » du SMSI, celui-ci déplore « les atteintes portées à l'image de la Tunisie à cause des mesures prises ces derniers mois contre les professeurs de l'enseignement supérieur, les avocats, les juges, la Ligue des droits de l'homme, d'une manière qui traduit une gêne face à l'opinion contraire ».
Évoquant l'emprisonnement du journaliste islamiste Hamadi Djebali, Driss déclare : « Il est injuste que le rédacteur en chef d'un journal demeure en prison depuis quinze ans parce qu'il a exprimé ses opinions, que nous ne partageons d'ailleurs pas. » Et il se fait l'écho de la revendication d'une amnistie générale qui a refait surface ces derniers mois au sein d'une bonne partie de l'élite, ainsi que de la légalisation des partis et mouvements - fondés sur une base non religieuse - non encore reconnus pour qu'ils s'intègrent dans la vie politique. « Nous demandons qu'on arrête de traiter les différends internes des partis politiques et des associations par le recours aux solutions judiciaires ou sécuritaires », dit-il encore, en référence aux difficultés que rencontrent dans leurs activités la Ligue des droits de l'homme et l'Association des magistrats.
Fait notable : durant son intervention, qui durera plus de quinze minutes, Driss ne sera jamais interrompu, et aucun député du pouvoir ne lui sautera dessus après un discours dont la tonalité est pourtant inhabituelle dans les lieux. Quelques instants plus tard, nous le croisons dans les couloirs en discussion amicale avec un député RCD. « Nous avons toujours eu des relations civilisées sur le plan personnel avec les députés qui soutiennent le pouvoir, explique son collègue Adel Chaouch. Et, cette année, ils ont été moins virulents que d'habitude à notre égard. »
Certes, les propos de Driss ne seront pas rapportés par la presse, mais il y a une quasi-unanimité, au Parlement et au sein du gouvernement, pour estimer que les médias locaux ont beaucoup de chemin à faire.
Quoi qu'on dise donc, la Chambre des députés est un espace de liberté où l'on peut s'exprimer librement. Le fait est qu'y est admis ce qui, à l'extérieur, est parfois objet d'une autocensure, jugé inopportun ou seulement toléré. Sauf que le débat contradictoire n'est qu'une parenthèse et ceux qui s'y engagent le font sans grande conviction. D'où un sentiment d'inutilité que de nombreux élus expriment dans les couloirs. Un député modéré donne son explication alors que nous quittons la Chambre à la fin des débats : « Ça n'est pas ici que cela se passe. Il n'y a qu'un seul décideur, le président Ben Ali, et c'est lui qui fera le changement. »
À la reprise des débats, le lundi 28 novembre, le Premier ministre répond aux députés. La démarche d'ouverture, dit-il en substance, se poursuivra en 2006 conformément aux décisions du président Ben Ali. L'année prochaine sera-t-elle donc le vrai départ de la iie République ?
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