Mandat d'arrêt contre treize agents de la centrale américaine accusés d'avoir enlevé un imam égyptien, à Milan, en 2003.
Treize membres de la CIA, la centrale de renseignements américaine, poursuivis par la justice d'un État étranger, l'Italie, en l'occurrence : c'est une première. Le 24 juin, la juge Chiara Nobili a lancé un mandat d'arrêt contre le groupe d'agents qui, le 17 février 2003, a enlevé en plein centre de Milan l'imam égyptien Hassan Moustapha Oussama Nasr. En s'abstenant d'en informer les autorités italiennes.
Accusé d'activités terroristes et soupçonné d'appartenir au réseau européen d'al-Qaïda, le suspect a été conduit sur la base américaine d'Aviano (Italie du Nord), puis rapatrié en Égypte, où, selon la tradition, il a été soumis à des interrogatoires musclés. Bénéficiant d'une logistique parfaite, l'opération a été menée en tout juste neuf jours. Ses auteurs ont même tenu à fêter leur succès dans un grand hôtel vénitien ! L'ennui est qu'elle constitue une violation flagrante du droit international et de la souveraineté de l'Italie - pourtant alliée fidèle de l'administration Bush. Un mandat d'arrêt avait d'ailleurs été lancé contre l'imam Nasr par la justice italienne, qui a donc vu son « client » lui filer entre les doigts.
Engagés depuis le 11 septembre 2001 dans une guerre tous azimuts contre le terrorisme, les États-Unis se croient à peu près tout permis. Car l'enlèvement de l'imam égyptien est loin d'être la première opération de ce type. De son propre aveu, la CIA a déjà procédé à soixante-dix « transferts exceptionnels » de suspects. En se souciant comme d'une guigne des conventions d'extradition en vigueur.
Plus grave, Nasr, qui bénéficiait du statut de réfugié politique en Italie, a été victime dans la prison égyptienne d'al-Tora, au Caire, de graves « violences physiques », selon les termes des policiers italiens. Brièvement libéré pour « raison médicale », l'imam en a profité pour téléphoner à son épouse et l'informer qu'il avait été torturé à plusieurs reprises. « J'étais très proche de la mort », a-t-il précisé, avant d'être à nouveau arrêté. L'administration Bush a toujours refusé d'admettre sa responsabilité dans les violences infligées aux suspects après leur rapatriement dans leurs pays d'origine.
Le parquet antiterroriste italien met pourtant en cause la « responsabilité morale » des agents de la CIA dans les mauvais traitements infligés à Nasr. Et pourquoi pas leur responsabilité tout court ? Selon le quotidien Corriere della Sera, Robert Seldon Lady, le coordinateur de l'opération, qui, à l'époque des faits, était consul des États-Unis à Milan, aurait personnellement participé aux interrogatoires de l'imam en Égypte.
Pour faire bonne mesure, les magistrats milanais accusent la CIA d'avoir délibérément brouillé les pistes et menti sur le sort de l'imam lorsque, en 2003, les services italiens l'ont interrogée à ce sujet. Ses responsables avaient prétendu que le suspect était en fuite en Bosnie... Enfin, la justice italienne s'étonne que le dossier médical du prisonnier dont elle a demandé communication aux autorités égyptiennes ait mystérieusement disparu. Tout comme Nasr, d'ailleurs, après sa seconde arrestation.
Selon The Washington Post, le chef de l'antenne romaine de la CIA aurait néanmoins informé les Italiens du projet d'enlèvement. Mais aucun contact direct n'a eu lieu entre George Tenet, le patron de la CIA à l'époque, et Nicolò Pollari, son collègue du Sismi.