03/11/2003 à 00h:00 Par Feançois Soudan, envoyé spécial à Rabat
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Figure respectée de la vie politique chérifienne, l'ancien Premier ministre socialiste de Hassan II et de Mohammed VI a décidé de quitter la tête de son parti. Et de se désengager « de toutes les tâches s'y rapportant ».

Ce fut une décision solitaire, comme d'habitude chez cet homme de 79 ans, sans amis, sans réseau, sans enfants et désormais sans parti. Lundi 27 octobre, premier jour du ramadan et veille du trentehuitième anniversaire de la disparition, à Paris, de son compagnon Mehdi Ben Barka, Abderrahmane Youssoufi a rendu publique, en quelques lignes sèches adressées « aux sœurs et frères membres du bureau politique de l'Union socialiste des forces populaires » (USFP), sa démission de son poste de premier secrétaire, mais aussi
du parti qui fut toute sa vie « et de toutes les tâches s'y rapportant ». Une lettre d'adieu donc, irréversible, lapidaire, sans un mot d'explication et qui s'achève sur cette phrase : « Que la paix soit sur vous. »
Aucun inventaire, aucun testament, aucune recommandation, seules ces quelques lignes bien dans la manière d'un homme à l'intégrité irréprochable : « Je me tiens prêt à me réunir
incessamment avec le membre du bureau politique chargé de la gestion des finances du parti et de ses avoirs, et ce en vue de m'en désengager. » Abderrahmane Youssoufi ayant
pour l'instant décidé de conserver le silence, l'unique solde de tout compte sera donc financier.
Si l'ancien Premier ministre de Hassan II et de Mohammed VI a choisi de ne pas s'exprimer sur les raisons de son départ à la retraite, après soixante ans d'une vie politique commencée sous le protectorat français, c'est sans doute parce qu'elles sont à la fois complexes, délicates et de notoriété publique. Depuis l'échec relatif de l'USFP aux élections municipales, il y a cinq mois, Youssoufi était la cible de la part d'un certain nombre de journaux proches du parti d'attaques frontales, inspirées et relayées mezza voce par quelques « poids lourds » du bureau politique, dont le premier secrétaire adjoint, Mohamed el-Yazghi. Battue à Casablanca, Rabat – son fief historique – et dans la plupart des grandes villes du royaume, l'USFP demeure certes le premier parti en termes de présidences des communes, mais les défaites subies dans les deux capitales (économique et politique) lui coûtent cher, à la fois symboliquement et financièrement. Coupable
d'avoir, jusqu'au bout, imposé la candidature de son poulain Khalid Alioua – actuel ministre de l'Enseignement supérieur – à Casablanca, malgré l'hostilité de l'appareil du parti, et rendu responsable de tous les maux d'une USFP en panne de démocratie interne, Youssoufi était face à un dilemme : attendre le prochain congrès, prévu pour mars 2004, et
risquer d'être évincé à l'issue d'un déballage public, ou prendre les devants en s'effaçant par la petite porte. Il a choisi la seconde solution.

On aurait pu, à l'évidence, rêver meilleure sortie de l'Histoire pour cet homme au parcours exemplaire, qui connut la résistance et l'exil avant de cogérer avec Hassan II puis Mohammed VI une très délicate succession dynastique. Preuve de l'état de quasi-rupture qui avait fini par s'instaurer entre l'ancien avocat originaire de Tanger et les instances dirigeantes de son parti contre lesquelles il a, en quelque sorte, démissionné
: le ton du communiqué du bureau politique prenant acte de son retrait. Beaucoup de langue de bois et de dithyrambes de circonstance (« image lumineuse », « legs immense », « respect total », « grande fierté »...), mais pas un mot de regret. Seul dans l'exercice du pouvoir, Abderrahmane Youssoufi se devait sans doute aussi d'être seul à l'heure de son départ.
Lui succède, selon les statuts du parti, jusqu'au prochain congrès et sans doute au-delà, son ex-numéro deux avec qui les relations s'étaient depuis longtemps dégradées : Mohamed
el-Yazghi. Membre du bureau politique depuis vingt-sept ans, député de Kénitra depuis un quart de siècle et actuel ministre de l'Aménagement du territoire, de l'Eau et de l'Environnement dans le gouvernement de Driss Jettou, Yazghi est un éléphant de l'USFP.
Appartenant à la génération qui suit celle des Youssoufi, Ben Barka et Abderrahim Bouabid, cet homme d'appareil a connu, lui aussi, son lot de prison et de tortures
pendant les années de plomb et même un colis piégé dont l'explosion a laissé sur son corps des traces indélébiles. Grand expert des arcanes de l'USFP, à l'écoute constante de
ses pulsions, ce sexagénaire n'en a pas moins des ennemis et des handicaps. Il a été très actif dans la mise hors jeu, ces dernières années, de l'aile radicale – incarnée par le Fqih Mohamed Basri, récemment décédé –, et syndicale – dirigée par Noubir Amaoui – du parti. Surtout, depuis l'époque Hassan II, les rapports de Mohamed el-Yazghi avec le Palais royal n'ont jamais été bons, d'où la nécessité absolue pour lui de faire tandem avec des hommes comme Abdelouahed Radi et Fathallah Ouallalou, qui y ont leurs entrées.
Enfin, le nouveau premier secrétaire hérite d'une USFP malade et affaiblie par des querelles internes au sein desquelles il a, lui aussi, sa part de responsabilité.

Un pied dans l'opposition, un autre au gouvernement, le tout sans renoncements ni compromissions majeures, mais en gardant l'œil rivé sur les lignes rouges à ne pas franchir : cet équilibre maintenu vaille que vaille depuis près de six ans par Abderrahmane Youssoufi sera-t-il poursuivi par son successeur ? L'USFP y a certes perdu un peu de ses militants et de sa crédibilité, mais elle n'a pas de stratégie de rechange, sauf à rejoindre les islamistes dans la dissidence – hypothèse inenvisageable pour l'instant. Quant à Youssoufi, il entame, à l'aube de ses 80 ans (qu'il atteindra le 8 mars prochain), une nouvelle vie. Celle d'un retraité en sa villégiature de Cannes, en France, auprès de son épouse Hélène – « moi, je ne compte pas, je suis sa femme », a-t-elle dit un jour en plaisantant à demi –, et que l'on imagine penché sur la rédaction de ses Mémoires. Après avoir pris acte de sa propre impuissance, un peu comme Lionel Jospin après sa défaite l'élection présidentielle française, le dernier représentant de l'ère Hassan II dans le champ politique marocain vient de tirer sa révérence. Alors que certains de ses camarades cachent mal leur soulagement, c'est l'un de ses adversaires
idéologiques les plus radicaux, le vieux résistant devenu secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD, islamiste), Abdelkrim Khatib, qui, le seul, a exprimé
ses regrets. Youssoufi, dit-il, laissera « un très grand vide, très difficile à combler ». En dépit de ses hésitations, parfois de ses erreurs, cet homme que ni Hassan II, ni bien sûr son fils Mohammed VI ne songèrent jamais à réprimander tant il inspirait le respect, laisse derrière lui une image hélas ! quelque peu surannée au Maroc. Celle
de la morale en politique.
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