02/06/2008 à 12h:16 Par Propos recueillis, à Conakry, par Tshitenge Lubab
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« Je suis l'homme du président, des syndicats et de la population »

Depuis qu'il a succédé à Lansana Kouyaté à la tête du gouvernement, le 20 mai, Ahmed Tidiane Souaré (57 ans) est très sollicité. Sa résidence privée, située dans la cité des fonctionnaires, à Camayenne, un quartier du nord de Conakry, ne désemplit plus. Grand, mince, le visage impassible, le nouveau Premier ministre, vêtu d'un élégant ensemble en bazin, reçoit dans une pièce servant de bureau. Ce père de quatre enfants est, aux dires de ses proches, un homme méthodique, réservé, voire casanier, mais toujours à l'écoute. Durant les visites, ses trois téléphones posés sur une table basse en verre ne cessent de sonner. Sans jamais vraiment se départir de son calme, Souaré laisse transpa­raître quelques signes d'agacement. Peut-être a-t-il compris l'ampleur de sa tâche.
À peine arrivé à la primature, le chef du gouvernement a dû faire face à la colère des soldats de plusieurs garnisons du pays, dont le camp Alfa Yaya de Conakry. Les militaires, qui réclament le paiement d'arriérés de primes promises depuis 1996, ont, plusieurs jours durant, tiré des coups de feu en l'air, séquestré le chef d'état-major adjoint de l'armée, le général Mamadou Sampil, demandé la démission de tous les généraux du pays, exigé et obtenu le limogeage du ministre de la Défense, le général Baïlo Diallo. Un véritable baptême du feu pour ce fidèle du président Lansana Conté, qui se dit attentif aux prérogatives constitution­nelles, prêt à coopérer avec les syndicats et soucieux de la réconciliation nationale. Ahmed Tidiane Souaré réussira-t-il à répondre aux attentes de ses concitoyens tout en conservant la confiance du chef de l'État ?


Jeune Afrique : Une révolte militaire a éclaté six jours après votre prise de fonctions. Vous attendiez-vous à rencontrer ce genre de problèmes aussi rapidement ?
Ahmed Tidiane Souaré : Il est vrai que les jours qui ont suivi ma nomination ont été particulièrement tendus. Mais j'ai pris le train en marche et j'ai fait face aux difficultés qui se sont présentées. Ce mouvement de contestation ne date pas d'hier. Il est né il y a plusieurs années. Certaines revendications des soldats ont été satisfaites, d'autres pas.

En répondant aux exigences des soldats, n'avez-vous pas le sentiment d'ouvrir la boîte de Pandore ?
La paix et la quiétude des Guinéens n'ont pas de prix. Nous sommes en train de gérer la situation. Mais nous n'avons pas les moyens de tout régler tout de suite. C'est pourquoi nous continuons à négocier.
Comptez-vous vous démarquer ?de votre prédécesseur, Lansana ?Kouyaté ?
Depuis les manifestations populaires de janvier et février 2007, le pays s'est engagé dans la voie du changement. Certaines personnes ont été amenées à participer à cette dynamique et ont accompli leur mission, avec des fortunes diverses. Le chef de l'État a estimé, en me nommant, qu'il fallait continuer dans ce sens. Je m'inscris pleinement dans cette démarche et compte faire tout mon possible pour avancer. Je ne connais pas encore le contenu exact de ma feuille de route. Mais je sais qu'il s'agira de répondre aux aspirations des populations.

Un meilleur accès à l'eau et à l'électricité figure parmi les priorités des Guinéens…
Le bien-être de tous les Guinéens est un combat permanent. Mais, comme vous le savez, la conjoncture internationale n'est pas des plus favorable. Cela ne signifie pas que nous serons incapables de relever les défis qui nous attendent. Nous ferons tout ce que nous pouvons, tout de suite, tout en ayant conscience qu'il faudra du temps. Rome ne s'est pas faite en un jour.

Lors de votre première allocution, vous avez plusieurs fois prononcé les mots « efficacité » et « justice »Ã‚Â…
J'ai parlé d'efficacité, de justice et d'équité parce que ce sont des paramètres importants de la bonne gouvernance. Avec nos moyens limités, nous devons faire en sorte que les ressources du pays soient utilisées de façon efficace. Aujourd'hui, l'important c'est de restaurer un cadre juridique qui permettrait à la justice de fonctionner conformément à l'éthique et à la déontologie. L'objectif est d'en finir avec l'idée que certains puissent se croire intouchables.

L'ancien patron des patrons, Mamadou Sylla, soupçonné de détournements de fonds, peut-il être inquiété ?
Mais il est passé devant la justice ! Que certains pensent que le verdict n'ait pas été assez sévère, cela est une autre histoire. Évitons d'interpréter les lois selon nos attentes et nos desiderata. La justice doit être impersonnelle et s'attacher à appliquer la loi et rien que la loi.

Vous avez parlé de réconciliation nationale et de pardon collectif concernant les violences politiques qui ont jalonné l'histoire du pays. Est-ce vraiment une priorité ?
C'est évident. Certains Guinéens se sentent frustrés, brimés, lésés. Ce qui crée une sorte de malaise généralisé et peut provoquer un déchaînement de violence. Il faut repartir sur des bases saines. Les Guinéens doivent s'asseoir autour d'une même table et se dire : « Plus rien ne pourra nous diviser ! » Je ne sais pas encore si cette démarche s'inscrira dans le cadre d'une commission « vérité et réconciliation » ou d'un dialogue national, mais j'ai la conviction qu'il faut obtenir rapidement des résultats. Car si nous parvenons à une certaine stabilité, les investisseurs seront encouragés à venir en Guinée.

En dépit de la corruption qui gangrène le pays ?
Notre préoccupation constante reste la bonne gouvernance. Des règles claires de gestion doivent être définies et assorties de sanctions. Il faudra faire vite, même si je reste conscient qu'on ne peut pas tout faire en même temps.

Aurez-vous les mains libres pour travailler ?
Je n'en doute pas. Je suis un fonctionnaire et j'ai toujours accompli les missions que l'on m'a confiées. Maintenant que je suis Premier ministre, je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas travailler librement. À moi, dans mes prises de décisions, de respecter toutes les règles de procédure. Si chaque acteur joue correctement son rôle, rien ne pourra nous empêcher de travailler.

Qui se chargera des nominations ? Le chef de l'État, ou vous ?
La loi a tout prévu. Nous sommes dans une république qui a ses règles. On ne réinvente pas la roue. Le chef de l'État a ses prérogatives, qu'il peut déléguer à un chef du gouvernement. N'oubliez pas que le poste de Premier ministre n'est pas prévu par la Constitution.

En clair, pas de conflit avec Conté…
Je ne vois pas pourquoi il y en aurait. Ceux qui pensent que je dois lui tenir tête font fausse route. Le président est l'émanation du peuple. C'est lui qui l'a élu et lui a confié la mission de diriger le pays.

À qui devez-vous votre nomination à la tête du gouvernement ?
Je suis l'homme du président de la République. Je suis l'homme des syndicats. Je suis l'homme des Guinéens. Depuis de nombreuses années, le président a confiance en moi. Je pense qu'il a toujours été satisfait de mon travail, au point de me confier cette nouvelle mission. Je suis également l'homme des syndicats, quoi qu'on en dise. Quand j'ai quitté le gouvernement en 2007, les syndicats ont dit à la radio et à la télévision que j'étais un bon ministre et que j'aurais dû garder mon poste. Le chef de l'État l'a entendu. Et un an après, il s'en est souvenu. Je ne suis pas inconnu du monde syndical. Nous nous connaissons. Je pense que nous pouvons continuer à travailler ensemble dans l'intérêt de la ­Guinée.

Votre nomination signe-t-elle le retour des « anciens » ?
Il ne faut pas poser le problème en termes d'anciens et de nouveaux. Il faut le poser en termes d'efficacité. Il est nécessaire de valoriser les compétences et de reconnaître les mérites des Guinéens. Cela ne signifie pas qu'il faille à tout prix faire revenir d'anciens ministres.

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