Extension Factory Builder
19/03/2014 à 10:47
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
La communauté s’est regroupée à Vridi, un quartier excentré d’Abidjan. La communauté s’est regroupée à Vridi, un quartier excentré d’Abidjan. © Nabil Zorkot pour J.A.

C'est un paradoxe ivoirien. Alpha Blondy est une icône nationale, Tiken Jah Fakoly, une véritable star. Le pays s'engoue pour le reggae. Pourtant, les rastas sont mis au ban de la société.

Qui a dit que la Côte d'Ivoire était un pays de jet-setteurs ? Qu'Abidjan vibrait chaque fin de semaine au rythme des boîtes de nuit et de leur entêtant coupé-décalé ? C'était compter sans la formidable résistance du reggae. Depuis une demi-douzaine d'années, les clubs spécialisés, comme le Parker Place dans la Zone 4 ou le Pam's à Cocody, ne désemplissent pas, et les Abidjanais, toutes classes sociales confondues, ont pris l'habitude de "s'enjailler" sur les refrains de Bob Marley ou d'Alpha Blondy. Une nouvelle manière de passer du bon temps, mais qui ne profite guère aux rastas.

Méfiance

Les préjugés sont tenaces. Estimée à 2 500 personnes dans le pays, la communauté est condamnée à vivre au ban de la société. "Ce sont des drogués", "ils sont fous", "sales", entend-on à chaque coin de rue. Avec leurs longues dreadlocks, ils inspirent de la méfiance dans une société parfois conservatrice. "C'est extrêmement dur à vivre", explique Ras Julian, qui se présente comme "l'ambassadeur" des rastas de Côte d'Ivoire auprès de l'Union africaine et des pays francophones.

"Beaucoup d'entre nous vivent dans la précarité. Nous ne trouvons pas de travail faute d'un niveau de scolarisation suffisant mais aussi à cause de notre coiffure. La plupart des gens pensent qu'on ne se lave pas les cheveux. C'est ridicule !" affirme ce pacifiste convaincu qui milite pour que les rastas soient reconnus comme une communauté transnationale.

"Nous demandons la création d'un passeport de l'Union africaine, car nous n'avons pas de frontières. Nous sommes africains avant d'être ivoiriens ou burkinabè. Le rastafarisme, ce n'est pas juste de la musique reggae. C'est aussi une façon de concevoir la vie", précise-t-il. Il rappelle que, au-delà d'un phénomène de mode musical, il s'agit surtout d'une religion et d'une philosophie "dignes de respect".

Au milieu des années 1990, convaincus que "l'union fait la force", les rastas d'Abidjan se sont regroupés.

"Il est vrai que le milieu a été miné par le trafic de drogue", reconnaît Elikia Konian, jeune acteur rasta. De là viendrait la mauvaise image que subissent ceux qui arborent des dread­locks. Au milieu des années 1990, convaincus que "l'union fait la force", les rastas d'Abidjan se sont regroupés et ont installé leur village à Vridi (un quartier excentré d'Abidjan) "pour se protéger de la stigmatisation", explique Koko Shenko, jeune homme titulaire d'un BTS informatique. Ce dernier peine à décrocher un "travail solide".

Coincées entre la mer et une voie ferrée, 130 familles vivent de l'artisanat et du tourisme. Lorsqu'elles sont passées sur la terre d'Éburnie, les plus grandes stars jamaïcaines ou britanniques telles que U-Roy, Morgan Heritage, Luciano ou David Hinds n'ont jamais manqué de leur rendre visite. Mais en juillet 2012 la police a investi les lieux puis rasé le village. Une "opération coup de poing", comme celle qui inspira en 1983 "Brigadier Sabari" à Alpha Blondy.

Depuis, parmi les ruines d'un espoir d'un avenir meilleur, la communauté vivote tant bien que mal malgré une aide financière apportée notamment par Tiken Jah Fakoly. Elle réclame aussi que les autorités lui accordent un nouveau terrain où s'installer sereinement et où les enfants puissent être scolarisés.

Mode

Finalement, constate Konian, "la mode du reggae ne profite pas aux rastas. Si le public apprécie cette musique, il passe à côté du véritable message du rastafarisme car les paroles sont souvent en anglais. Alpha Blondy avait eu l'intelligence de chanter en dioula, en baoulé et en français pour être compris de tous. C'est ce qui a fait sa force. Mais, tout comme Tiken Jah Fakoly, il a intégré le système, ils ne nous apportent plus grand-chose. Quant au succès commercial du reggae, il offre peut-être de la visibilité aux groupes locaux mais il profite surtout aux promoteurs... qui, eux, ne sont pas rastas".

>> Lire aussi Reggae : "African vibration"

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Côte d'Ivoire

Stanislas Zézé : 'La notation de la Côte d'Ivoire a rassuré les entreprises locales'

Stanislas Zézé : "La notation de la Côte d'Ivoire a rassuré les entreprises locales"

Stanislas Zézé, PDG de Bloomfield Investment, et Jean-Paul Tonga, directeur des opérations de l'agence de notation basée à Abidjan, reviennent pour "Jeune Afrique" sur l'impact du succ&[...]

Côte d'Ivoire : "Stop Ebola", un clip pour lutter contre le virus

Spots publicitaires, communiqués, messages radiophoniques, les campagnes de sensibilisation contre le virus Ebola battent leur plein sur le continent. En Côte d'Ivoire, un blogueur a décidé de[...]

Bientôt, les palmiers ivoiriens produiront de l'électricité

 À Aboisso, en Côte d'Ivoire, une minirévolution qui s'annonce : la construction d'une centrale d'énergie alimentée par de la biomasse, la première en Afrique à être[...]

Côte d'Ivoire : le FPI en a-t-il vraiment fini avec sa crise interne ?

La crise qui secoue le Front populaire ivoirien (FPI) a officiellement pris fin mardi. Mais les divergences de fond sur la ligne adoptée par la formation de l'ancien président ivoirien, Laurent Gbagbo, n'ont pas[...]

Tirailleurs : le chagrin des indigènes

Tierno Monénembo est un écrivain guinéen, Prix Ahmadou-Kourouma 2012 pour Le Terroriste noir, sur Addi Bâ, héros méconnu de la Résistance..[...]

Justice en Côte d'Ivoire : arnaques, crimes et rhétorique

Divorces, successions, arnaques... À Abidjan, les tribunaux ne désemplissent pas. Jeune Afrique a promené ses oreilles de files d'attente en salles d'audience.[...]

Le cabinet d'avocats Orrick s'installe à Abidjan et recrute localement

 Orrick s'apprête à ouvrir sa première implantation sur le continent, à Abidjan. Le cabinet d'avocats d'affaires entend d'ailleurs faire appel exclusivement à des professionnels ivoiriens et[...]

Ebola : nouveau cas confirmé au Nigeria, inquiétude au Rwanda et au Cameroun

L'inquiétude ne cesse de grandir au Nigeria. Lundi, le ministère de la Santé a confirmé un dixième cas de personne infectée par le virus Ebola dans le pays.[...]

Football : l'Ivoirien Didier Drogba annonce sa retraite internationale

Le footballeur ivoirien Didier Drogba a annoncé vendredi qu'il mettait un terme à sa carrière internationale. "Avec beaucoup de tristesse", confie l'attaquant sur son compte Twitter, après[...]

Côte d'Ivoire : Alassane Ouattara accorde la grâce présidentielle à 3 000 détenus

Le président ivoirien, Alassane Ouattara, a gracié plus de 3 000 prisonniers, soit 30% de la population carcérale du pays.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers