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13/02/2014 à 14:16
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Œuvre sans titre composée de trois panneaux. Œuvre sans titre composée de trois panneaux. © Djamel tatah/ADagp paris 2013

Avec leur visage immaculé, les personnages de Djamel Tatah expriment une certaine mélancolie qui traverse toute l'oeuvre du peintre franco-algérien exposé à la Fondation Maeght.

Des silhouettes répétées à l'infini côte à côte ou dans le temps, d'une toile à l'autre. Djamel Tatah a l'obsession créative. Depuis les années 1980, le plasticien franco-algérien reproduit à l'envi des figures humaines à taille réelle et au visage immaculé. "Je n'ai pas cherché à changer mais à appuyer une idée", explique-t-il assis paisiblement sur une marche d'un jardin insolite dessiné par Miró. Jusqu'au 16 mars, la Fondation Maeght, à Saint-Paul-de-Vence (dans le sud de la France), présente, en collaboration avec la Villa Médicis à Rome et le Musée public national d'art moderne et contemporain d'Alger (Mama), une cinquantaine de ses oeuvres.

Monographie conçue un peu comme une rétrospective, présentée auparavant au Mama, l'exposition "Djamel Tatah" s'ouvre sur l'un de ses premiers tableaux (un autoportrait réalisé à La Mansourah en 1986) et se termine sur une série de pièces quasi identiques, représentant de jeunes hommes, dos au mur, mains dans les poches, tête penché vers le bas, l'esprit tourné sur soi. "À force de s'ennuyer, on ne s'intéresse plus aux autres", commente l'artiste. La répétition ne dit pas seulement le même. Elle crée un effet de groupe et traduit une commune solitude au milieu des autres. 

Diaporama présentant les oeuvres de Djamel Tatah.

On entre alors dans l'intime, l'humain. Les silhouettes, réalisées à partir de photographies numérisées et projetées sur la toile pour servir de trame, sont alors des présences au monde. Seules ou en groupe, elles demeurent isolées. "La solitude est inhérente à notre être. Nous la subissons parfois : elle est alors sociale. Mais nous en avons besoin aussi. On ne peut pas être tout le temps avec l'autre. Il faut être seul, avec soi-même, pour pouvoir penser. La solitude est alors un état de l'être."

Djamel Tatah ne réalise pas des portraits mais des "figures humaines". La blancheur marquée des visages est adoptée pour transformer les représentations en icônes. "Il ne s'agit pas de peau. Ce blanc est là pour créer une neutralité. J'ai voulu désincarner au maximum ces personnages", explique l'artiste, qui se refuse à donner un titre à ses tableaux, laissant à chacun le soin d'y découvrir ce qu'il souhaite, d'interpréter à sa manière son monde à la quiétude troublante. L'univers de Djamel Tatah est un chaos qui ne se donne pas d'emblée. L'influence de la danse contemporaine, notamment celle de Pina Bausch, n'est jamais loin. Les toiles sont chorégraphiées, le mouvement fluidifié. Les silhouettes gracieuses, la délicatesse des ports de tête peuvent tromper.

L'oeuvre de Djamel Tatah ne se contemple pas, elle s'éprouve. Quelle est cette masse informe ? Un paysage ? Une montagne ? Une île ? Un "dormeur du val" étendu face contre terre, l'un de ces damnés de la mer que l'on retrouve dans une réinterprétation du Radeau de la Méduse et qui évoquent ces migrants naufragés dont les corps sans vie finissent sur les côtes de la forteresse Europe. "C'est un double échec, constate l'enfant d'émigrés algériens né en 1959 près de Saint-Étienne. L'exil est un premier signe d'échec. Ces corps échoués en sont un second."

Et cet enfant qui tend les mains en offrande, qui est-il ? "Un petit Palestinien qui demande : "Je te donne mes pierres, et toi, que m'offres-tu en échange ?"

" Et ce choeur de madones réalisé en 1996 ? Des Femmes d'Alger (c'est l'un des rares tableaux à avoir un titre), prises dans la tourmente de la décennie noire qui a frappé la terre de ses parents, celle où le jeune homme s'est rendu pour la première fois lorsqu'il avait déjà 15 ans et qu'il foula fréquemment jusqu'en 1987. S'ensuivront vingt longues années de distance avec un pays avec lequel il a noué une relation "très intense, mais remplie de douleur".

Toile à vif

La guerre, reconnaît-il aujourd'hui, est apparue puis devenue récurrente dans ses tableaux quand elle a frappé dans toute sa violence et sa terreur l'Algérie. Pourtant, précise l'artiste, "je ne suis pas un documentariste, mon travail n'est pas une peinture de l'Histoire ni une chronique du monde. Mais c'est une peinture métaphysique. La seule chose qui m'intéresse est de m'interroger sur ce qu'est notre réalité". Une réalité au final sombre - la mort rode toujours - et que les couleurs vives ne parviennent pas à illuminer. Djamel Tatah travaille avec de grands aplats de couleur effaçant toute perspective et tout repère spatio-temporel. "L'espace d'interprétation n'est pas clos mais ouvert, laissant à la virtualité toute son importance", explique-t-il.

Lui, qui aime cultiver l'esprit, travaille la matière, mélange les techniques. À la peinture à huile s'ajoute la cire, qui "rend la lumière et la redistribue", offrant ainsi différentes ambiances aux oeuvres en fonction du temps extérieur et de l'éclairage. Les plis des vêtements ou les contours des personnages sont souvent marqués par une absence de peinture, laissant la toile à vif. Djamel Tatah expérimente aussi la lithographie et la gravure sur bois, cherchant toujours à répéter le même différemment. Plus qu'une expérimentation, une philosophie de vie pour celui qui reconnaît une certaine "insatisfaction" et un "besoin de faire mieux". "On travaille par nécessité, parce qu'il nous manque quelque chose", commente-t-il. Est-il en quête d'un monde meilleur ? Sans doute.

Si l'univers de Tatah est fait de nostalgie, de silence et de présence, de tragédie et dit la fragilité de notre réalité, l'espoir est néanmoins de mise, laisse entendre celui qui a été formé à l'École des beaux-arts de Saint-Étienne de 1981 à 1986. L'un de ses tableaux montre sur un fond jaune éclatant des jeunes hommes, vêtus tout de noir, mains dans les poches, le regard déterminé. À leurs pieds, des corps inanimés. À la dureté du dessin, Djamel Tatah offre, en contrepoint, une interprétation emplie d'espérance. "La question de ce tableau est celle de la jeunesse : comment peut-elle se reconstruire après la guerre ? L'énergie est dans la position des sujets debout. Toute la dignité humaine est là. La peinture est un acte de résistance."

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Séverine Kodjo-Grandvaux

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