Extension Factory Builder
04/09/2013 à 12:48
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Mohamed Salah El-Din et sa cithare pour le festival de musiques sacrées de Fès (Maroc). Mohamed Salah El-Din et sa cithare pour le festival de musiques sacrées de Fès (Maroc). © Willy Vainqueur pour J.A.

Ce maître du qanun venu d'Égypte a travaillé pour soeur Marie Keyrouz comme pour les cinéastes Abdellatif Kechiche et Youssef Chahine.

La chemise de traviole, les lunettes en équilibre sur le bout du nez, une grande valise trapézoïdale à la main, Mohamed Salah El-Din a l'air perdu, en ce début de juin, dans l'aéroport de Casablanca. Trois heures à attendre, debout, avec pour seul repas la fade omelette offerte par la Royal Air Maroc sur un vol Orly-Casa, c'est beaucoup pour ses 70 ans. La discussion démarre en mode grognon sur des banalités relatives au transport aérien et dérive vers un sujet d'inquiétude : la précieuse valise a pris un choc et ne ferme plus. Précieuse, parce qu'elle contient toute la vie de musicien de l'Égyptien, qui vient accompagner, au Festival des musiques sacrées de Fès, la chanteuse marocaine Aïcha Redouane. Précieuse parce qu'elle contient les quelque 70 cordes de son instrument, le qanun, qui permet de jouer les maqams de la musique arabe. "J'ai commencé la musique à la maison, se souvient Salah El-Din, avec mon père ingénieur qui était un mélomane diplômé du collège de musique arabe. Dans le salon, nous avions tous les instruments, le qanun, l'oud, le violon, et, chaque fois qu'une occasion se présentait, les musiciens pouvaient s'emparer des instruments prêts pour eux !"

Né à Tanta, dans le nord de l'Égypte, en 1943, Mohamed Salah El-Din grandit au Caire avec ses quatre frères. À l'âge de 15 ans, il est déjà un percussionniste de talent "capable de conduire l'orchestre jusqu'à l'aube". Mais si un instrument le fascine, c'est le qanun, qu'il entend à la radio. "Je l'ai dit à mon père, qui m'a promis que si j'avais mon bac il m'offrirait une cithare sur table." Après l'examen, il reçoit en effet un petit qanun turc, et l'instrument lui réussit plutôt bien. "J'étais étudiant à la faculté de lettres, mais je travaillais déjà comme musicien dans les soirées, raconte-t-il. En tant que plus jeune cithariste, je passais à la télévision et j'étais très demandé. J'ai fini par quitter la fac pour rejoindre le conservatoire d'Égypte." Salah El-Din étudie alors avec Kamel Abdallah et, surtout, Abdou Rachidi. "Je prenais trois quarts d'heure de cours chez lui et il me prenait tout mon argent. Et quand je lui demandais de répéter, il me donnait un exercice encore plus difficile."

Au début des années 1960, musicien accompli, il fonde son orchestre et fait de la figuration dans de nombreux films où il joue en play-back. "J'ai travaillé avec les grands de l'époque, le réalisateur Hassan al-Imam, l'acteur Mohamed Abdel Salam, mais je ne gagnais pas beaucoup, il n'y avait ni fiche de paie, ni sécurité sociale !" En 1966, il fait partie de l'orchestre d'Égypte et achète un bureau dans le centre du Caire, doté d'une salle de répétition et d'un atelier de luthier. Face aux prix astronomiques demandés pour les qanuns, Salah El-Din a décidé d'en fabriquer lui-même. "J'ai appris chez les maîtres, en payant les repas, le narguilé, le café, et en observant. J'ai acheté quelques outils et j'ai commencé comme ça, avec des pièces et du bois provenant de vieux pianos." Il lui faudra trois mois pour terminer et vendre à un client de la radio de Bagdad son premier qanun. Depuis, il en a fabriqué 168 !

C'est au début des années 1970 que le patron du cabaret El Djazaïr, à Paris, l'invite à jouer dans la capitale française. Après hésitation, va pour six mois... et pour la vie. "Le travail à El Djazaïr, c'était un rêve, on était payés 100 francs par nuit, on prenait le couscous avec le personnel. C'était le seul endroit où l'on pouvait écouter de la musique arabe, admirer la beauté des femmes, boire du bon vin, croiser Jean-Paul Belmondo, Alain Delon et de grandes vedettes d'Algérie... Mais je devais prendre mes vacances en secret, quand le patron partait à Oran." De 1972 à 1982, Salah El-Din donne ses nuits au cabaret, jusqu'à ce que la succession des bagarres et la mort de deux personnes entraînent sa fermeture par les autorités.

Armé de son qanun, le cithariste vit de cours, participe à des émissions télévisées, joue dans le film Alexandrie... New York de Youssef Chahine et, surtout, accompagne la chanteuse libanaise soeur Marie Keyrouz pendant dix-huit ans. N'y aurait-il donc que les maqams dans cette vie d'homme ? Non, il y a aussi une femme, kabyle, épousée en 1973, et une fille. Mais il évacue le sujet : "Nous n'avons plus de contact." De loin, celui qui vit dans un petit logement social de Pantin préfère évoquer son travail avec les chanteurs libanais Nouhad Tarabay et Esther Dalal. Mais sa plus grande fierté, ces derniers temps, c'est d'avoir travaillé avec le réalisateur franco-tunisien Abdellatif Kechiche, Palme d'or à Cannes cette année. Dans La Graine et le Mulet, Mohammed Salah El-Din apparaît quelques instants au côté de l'actrice Hafsia Hersi, alors qu'elle se livre à une danse du ventre restée dans les mémoires...

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

Egypte

France : que fait Marine Le Pen en Égypte ?

France : que fait Marine Le Pen en Égypte ?

La présidente du Front national,s'est entretenue jeudi, au Caire, avec le cheikh d'Al-Azhar, qui lui a reproché ses positions "hostiles à l'islam".[...]

Ibrahim Mahlab, ingénieur en chef du chantier Égypte

Ancien patron du géant du BTP Arab contractors et habile administrateur, le Premier ministre n'a pas le profil d'un simple politicien. Sa mission : mettre en oeuvre la politique du président Sissi et[...]

Égypte : un policier tué et huit blessés dans des attentats dans le Sinaï

Un policier égyptien a été tué mercredi lors d’une attaque à la bombe dans le nord du Sinaï. Huit autres ont été blessés dans des attentats, selon les[...]

Égypte : pour les Frères musulmans, c'est le moment de compter ses amis

Condamné à mort avec 106 coaccusés, l'ex-président Morsi verra-t-il sa peine commuée ? En attendant, dans le monde arabe, les partis islamistes proches des Frères musulmans sont[...]

Conflit en Libye : des chefs de tribus libyennes en réunion au Caire

Une centaine de chefs de tribus libyennes est réunie au Caire depuis lundi afin de trouver des solutions pour mettre un terme à la guerre en Libye. Cette réunion de quatre jours est organisée par[...]

"Princess of North Sudan" : Disney accusé de glorifier le colonialisme

Le prochain Disney, encore dans les cartons, s'appuie sur l'histoire vraie d'un Américain venu planter l'étendard familial dans le nord du Soudan pour faire de sa fille une "princesse"... Au mépris[...]

Égypte : Morsi et Qaradawi condamnés à mort, signe de "guerre totale" contre les Frères musulmans

La condamnation à mort samedi de l’ancien président Mohamed Morsi, du prédicateur Youssef Al-Qaradawi et la pendaison de six détenus islamistes montrent la détermination du régime[...]

Égypte : deux juges, un procureur tués par balle dans le Sinaï

Deux juges et un procureur égyptiens ont été tués par balle samedi dans le nord du Sinaï, théâtre d'attentats jihadistes visant habituellement les forces de sécurité, a[...]

L'Égypte pend six militants islamistes

Six militants islamistes reconnus coupables d’avoir mené des attaques pour le compte du groupe armé Ansar Beit al-Maqdess ont été pendus, ont annoncé dimanche des responsables de la police[...]

Égypte - Condamnation à mort de Morsi : Washington profondément préoccupé

Les États-Unis ont exprimé dimanche leur profonde préoccupation après la condamnation à mort de l'ex-président égyptien Mohamed Morsi et de plus de 100 autres Égyptiens, a[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers