Extension Factory Builder
07/08/2013 à 17:24
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
L'établissement a inspiré à Naguib Mahfouz son roman karnak Café. L'établissement a inspiré à Naguib Mahfouz son roman karnak Café. © Magali Corouge pour J.A.

Lieu de rendez-vous de l´élite cosmopolite du Caire, le Café Riche a toujours été au coeur des vicissitudes qui ont ponctué le destin de l´Égypte contemporaine.

La discrète devanture en bois attire tout de suite l´oeil par sa simplicité, qui tranche avec les vitrines clinquantes des boutiques avoisinantes. « Café Riche, restaurant et bar », peut-on lire au-dessus de l´entrée. À deux pas de la place Al-Tahrir, en plein coeur du centre-ville du Caire, le Riche offre aux nostalgiques et aux rêveurs un refuge face à la réalité, parfois douloureuse, de l´Égypte d´aujourd´hui. Une fois passé le pas de la porte, oubliées les façades décaties des immeubles haussmanniens, le bruit, la pollution et les embouteillages qui caractérisent le quartier. Dans une atmosphère surannée, des tables recouvertes de nappes à carreaux rouge et blanc, des chaises en bois sur lesquelles est gravé le nom du restaurant. Les serveurs vous accueillent vêtus d´une longue robe bleu et or. Aux murs sont accrochées les vieilles photographies en noir et blanc de célèbres écrivains, chanteurs et acteurs illustres qui ont fait la renommée du pays à travers le monde arabe. Tous fréquentaient le Riche.

Fondé en 1908, l´établissement accueillait autrefois la crème de la crème de la société cosmopolite cairote. Symbole de la suprématie européenne en Égypte, les gérants étrangers se succèdent : un Autrichien, puis un Français qui revend l´établissement en 1916 lorsqu´il est appelé au front durant la Première Guerre mondiale. Par la suite, le Riche aura à sa tête des Grecs, jusqu´aux premiers propriétaires égyptiens qui rachètent l´établissement au début des années 1960. Avant la révolution des Officiers libres de 1952, « on avait des clients de toutes origines. Des Français, des Anglais, des Italiens », se souvient Mohamed Hussein Sadek, le maître d´hôtel originaire de Nubie, qui a commencé à travailler au Riche en 1943, à l´âge de 13 ans. Même « les Égyptiens, qui étaient des fils de bonne famille, parlaient toujours en français entre eux et avaient un arabe hésitant parce qu´ils faisaient leurs études en français », ajoute celui que tout le monde surnomme `Am Felfel. « À l´époque il n´y avait pas de distinction entre musulmans, chrétiens et juifs », précise-t-il, un brin nostalgique.

Des clients célèbres tels que Oum Kalsoum et Naguib Mahfouz

« Ce qui a fait le Riche, c´est l´histoire et la géographie », affirme d´un air amusé l´ingénieur Abbas Mahmoud, un habitué qui a supervisé les travaux de rénovation entrepris par le Riche après le tremblement de terre de 1992. L´histoire de l´établissement est en effet étroitement liée à l´Histoire avec un grand H, celle de l´Égypte et celle du monde arabe. Durant la Première Guerre mondiale, les correspondants de la presse occidentale se réunissaient ainsi au Riche, profitant de sa proximité avec le Savoy Hotel, où était installé l´état-major de l´armée britannique. En décembre 1919, alors que les Égyptiens manifestent contre l´occupation britannique, c´est à la porte du Riche que le Premier ministre Youssef Wahba, accusé d´être à la solde des Anglais, échappe de peu à un attentat fomenté par un jeune étudiant wafdiste. Durant la même période, la cave de l´établissement aurait accueilli des jeunes révolutionnaires qui y imprimaient leurs tracts anticolonisation. Lors des travaux de restauration réalisés dans les années 1990, les propriétaires ont retrouvé une presse manuelle, qu´ils exposent aujourd´hui au sous-sol transformé en salon. Ils découvrent également deux portes dérobées, qui permettaient vraisemblablement aux militants de fuir lors des rafles de police.

Très rapidement, le Riche deviendra un pilier de la vie culturelle de la capitale égyptienne. Dans les années 1920, l´établissement organise des concerts et des pièces de théâtre dans un jardin aujourd´hui disparu. En 1923, une certaine Oum Kalsoum y donnera l´une de ses premières représentations. Elle deviendra par la suite une chanteuse adulée dans le monde arabe. Dans les années 1960 et 1970, le restaurant compte parmi ses clients les plus grands noms de la littérature égyptienne, qui s´y retrouvent quasi quotidiennement : Tewfik el-Hakim, Youssef Idriss, Taha Hussein, Naguib Mahfouz, pour ne citer qu´eux. Le lauréat du prix Nobel de littérature est un habitué de l´établissement, dont il s´inspirera pour écrire l´un de ses plus célèbres romans, dans lequel il dénonce l´autoritarisme du régime nassérien, Karnak Café. Chaque vendredi il y tient par ailleurs un salon littéraire. « Il venait tous les matins à pied, il s´installait au fond du restaurant, commandait deux cafés et lisait la presse », se souvient Mohamed Hussein Sadek. « Il était toujours souriant, les étudiants venaient prendre conseil ou lui demander son avis sur des questions littéraires. » C´est d´ailleurs dans les années 1960 qu´Abbas Mahmoud, lycéen passionné de littérature, commence à fréquenter le Riche. L´occasion pour lui de rencontrer ses auteurs préférés. « J´avais 15 ans, j´étais très timide, mais ce qui m´a encouragé, c´est M. Youssef Idriss avec son sourire », indique-t-il. « Lorsqu´il a su que je venais tout seul et que j´avais lu toutes ses oeuvres et celles de Naguib Mahfouz, il a été impressionné. »

Des règles désuètes mais une clientèle fidèle

Depuis sa réouverture en 1999, après des années de travaux de rénovation et de batailles juridiques avec les autorités égyptiennes pour des questions d´autorisations et de permis, le Riche est en majorité fréquenté par des touristes en mal de dépaysement et une poignée d´irréductibles habitués, qui se réunissent notamment tous les vendredis autour du petit-déjeuner. Malgré la concurrence, les propriétaires tiennent à certains principes, désuets quand on les compare à ceux des cafés et des restaurants cairotes à la mode. Pas de livraison à domicile, pas de narguilés, et pas question de s´installer au Riche juste pour prendre un verre. Des conditions qui peuvent être dissuasives pour le client égyptien qui préfère les cafés à ciel ouvert des alentours, au passé moins illustre mais à l´atmosphère plus détendue. « Nous ne pensons pas uniquement en termes de marché. Nous avons notre propre clientèle », affirme cependant Andrew Abdel Malak, dont la famille possède le Riche depuis plus de quarante ans maintenant.

À la suite de la révolution du 25 janvier 2011, l´établissement a renoué avec la fièvre révolutionnaire de ses premières années. Derrière les vitres du Riche, jusque tard dans la nuit, les habitués peuvent observer les manifestants de la place Al-Tahrir envahir l´avenue Talaat Harb lors des rassemblements appelant à la chute du régime : celui de Hosni Moubarak, celui du Conseil suprême des forces armées, ou encore celui de Mohamed Morsi. Et entre deux passages par l´emblématique place, journalistes, militants prodémocratie, chercheurs et avocats des droits de l´homme se retrouvent au Riche pour disséquer l´incroyable vitalité retrouvée de la vie politique égyptienne.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

0 réaction(s)

Réagir à cet article

Egypte

Triste anniversaire de la révolution en Égypte: onze morts et un enterrement

Triste anniversaire de la révolution en Égypte: onze morts et un enterrement

Onze personnes ont été tuées lors d'affrontements entre les manifestants islamistes et la police dimanche en Égypte, tandis qu'une militante socialiste morte la veille était enterrée. To[...]

Égypte: une manifestante tuée à la veille de l'anniversaire de la révolution de 2011

Une manifestante a été tuée samedi soir au Caire lors de heurts avec la police durant une rare manifestation d'un mouvement de gauche, a indiqué un responsable à la veille du quatrième[...]

Égypte : une révolution en perdition

Au jour du 4e anniversaire de la révolution, l’Égypte est plus que jamais déchirée entre une passion pour son nouveau dirigeant Abdel Fattah al-Sissi et la peur de voir la révolution[...]

Égypte : les deux fils de Moubarak sont libres, mais...

Un tribunal égyptien a ordonné aujourd'hui la libération d'Alaa et de Gamal Moubarak, les deux fils de l'ex-président Hosni Moubarak. Mais un nouvel épisode judiciaire les attend.[...]

Au tribunal, Morsi répète qu'il reste le "président" égyptien

À l'audience de l'un de ses procès pour lesquels il encourt la peine de mort, l'ex-président islamiste égyptien Mohamed Morsi, destitué en 2013 par l'armée, a répété[...]

Décès de l'actrice égyptienne Faten Hamama, icône du cinéma arabe

L'actrice égyptienne Faten Hamama, icône du cinéma arabe et ex-femme du célèbre acteur Omar Sharif, est décédée samedi à l'âge de 83 ans, a indiqué son[...]

Égypte: les autorités religieuses mettent en garde contre la nouvelle une de "Charlie Hebdo"

L'instance représentant l'islam auprès des autorités égyptiennes, Dar al-Ifta, a "mis en garde" contre la publication d'un nouveau dessin représentant le prophète Mahomet dans le[...]

Égypte : Moubarak reste en prison en attendant d'être rejugé pour corruption

Hosni Moubarak sera rejugé dans la seule affaire de corruption qui le maintenait en détention, mais son éventuelle remise en liberté dépend d'une nouvelle décision de la justice.  [...]

Homosexualité en Égypte : verdict inédit de la justice pour les 26 hommes accusés de "débauche"

Les 26 hommes accusés de "débauche" pour avoir organisé et participé à des "orgies homosexuelles" dans un hammam public ont été acquittés lundi par la[...]

Égypte : Lamees al-Hadidi, journaliste de combat

Les femmes puissantes sont de plus en plus nombreuses sur le continent. Voici notre sélection - forcément subjective - des 50 Africaines les plus influentes au monde.[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces
Purging www.jeuneafrique.com/Article/JA2743p076.xml0 from 172.16.0.100 Purging jeuneafrique.com/Article/JA2743p076.xml0 from 172.16.0.100