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15/07/2013 à 07:49
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Manifestation contre le parti islamiste Ennahdha, en février 2013. Manifestation contre le parti islamiste Ennahdha, en février 2013. © FETHI BELAID/AFP

Si l'enquête sur l'exécution du leader de gauche en Tunisie a permis d'établir l'identité du tueur, lequel court toujours, le mystère reste entier quant à celle des donneurs d'ordre. Retour sur un crime politique entouré de zones d'ombre.

Le 6 février 2013, à 8 h 08, Kamel Gadhgadhi, un pistolet à la ceinture, approche d'une voiture en feignant de boiter. À 34 ans, cet originaire de Jendouba (Nord-Ouest) est un monsieur Tout-le-Monde qui a longtemps voulu émigrer aux États-Unis avant de finir dans le giron des religieux radicaux, flirtant avec les Ligues de protection de la révolution (LPR), ces milices autoproclamées prêtes à tout pour « prévenir une contre-révolution ». Ce matin-là, au pied d'un immeuble du quartier résidentiel d'El-Menzah VI, c'est l'heure de pointe. Personne ne prête attention à Gadhgadhi, qui s'avance, fait feu à cinq reprises et s'enfuit à bord d'une vespa. Il vient d'abattre à bout portant Chokri Belaïd, secrétaire général du parti de gauche Al-Watad. Ce n'est pas l'acte d'un homme isolé ; à partir des enregistrements de neuf caméras de surveillance et de photos satellites fournies par des services étrangers, le modus operandi de l'exécution est bien établi. Mais on ignore toujours, cinq mois après, l'identité des commanditaires.

Chokri Belaïd savait qu'il était devenu une cible. Il avait même confié à son frère que le président de la République, Moncef Marzouki, l'en avait informé, sur la base de renseignements fournis par les services français. Une certitude : l'assassinat a été prémédité de longue date. Le voisinage fait état d'anomalies telles que des perturbations du réseau téléphonique et des coupures fréquentes d'électricité, confirmées par la Société tunisienne de l'électricité et du gaz (Steg). Plus de cinq cents heures de vidéosurveillance révèlent que, depuis début janvier, Chokri Belaïd était pris en filature et que celle-ci s'était resserrée à partir du 1er février. Une Fiat Siena et une vespa, en maraude ou en planque dans le quartier, sont les premiers indices. L'organisation du meurtre est classique. Huit hommes ont assuré les repérages, la mise en place logistique, l'exécution et l'exfiltration. Reste à découvrir leur identité.

Aveux

Ali Larayedh, alors ministre de l'Intérieur, aujourd'hui chef du gouvernement, désigne un « courant religieux extrémiste ». Les regards se tournent vers les salafistes, celui des enquêteurs aussi. Le 23 février, les premières arrestations vont dans ce sens. Amine Gasmi, le conducteur de la vespa, et Yasser Mouelhi, propriétaire de la Fiat Siena, repérée également lors de l'attaque de l'ambassade américaine à Tunis, le 14 septembre 2012, sont les premiers à passer aux aveux. Et donnent des noms : Ali Harzi, impliqué dans l'assaut de la chancellerie américaine, Abou Qatada, Ahmed Rouissi, Marouane Ben Haj Salah et, surtout, Kamel Gadhgadhi, le tireur. Ils révèlent aussi l'identité du mystérieux homme à la kachabia (long vêtement masculin de laine), dont la présence est récurrente sur la scène du crime et qu'Ali Laarayedh avait évoqué sans en préciser le rôle. Il s'agit de Mohamed Ali Damak, un coiffeur du quartier populaire de Hay el-Khadra, chargé de la préparation de l'assassinat. On découvre chez lui une fatwa condamnant à mort Chokri Belaïd émise par un imam de la mosquée Errahma... qui apparaît lui aussi sur les images de vidéosurveillance. Tous évoluent dans la nébuleuse salafiste. Une piste confirmée indirectement par des communications téléphoniques entre Anouar Ouled Ali, avocat des premiers suspects, et des salafistes de Douar Hicher, dans la banlieue ouest de Tunis.

Béchir Akremi, juge d'instruction du 13e bureau du tribunal de première instance de Tunis, s'empresse d'organiser une reconstitution pour confirmer les aveux des suspects et, surtout, anticiper les dénégations que pourrait avancer la défense. L'identité des protagonistes est établie, mais plusieurs d'entre eux sont en fuite, dont Gadhgadhi. Les investigations piétinent. Les questions se multiplient, l'intox et les accusations à l'emporte-pièce aussi. Les rumeurs faisant état de complices arrivés d'Algérie dans des conditions rocambolesques ne tiennent pas. En revanche, les empreintes de Gadhgadhi sont relevées sur un véhicule volé retrouvé dans une cache d'armes à Mnihla, dans la banlieue de Tunis. Certains font le lien avec l'affaire Fathi Dammak, tandis que le juge d'instruction interroge Bahri Jelassi, sulfureux homme politique islamiste, dont le véhicule était également sur les lieux de l'assassinat, et auditionne le président Moncef Marzouki. Ali Laarayedh, lui, ne répond pas aux convocations du juge.

Portraits des principaux suspects publiés par le ministère de l'Intérieur.
Portraits des principaux suspects publiés par le ministère de l'Intérieur.
En haut à gauche, Kamel Gadhgadhi, le tireur présumé. © Fethi Belaid/AFP

Anomalies dans la procédure

L'arrivée, le 13 mars, d'un indépendant, Lotfi Ben Jeddou, à la tête du ministère de l'Intérieur, laisse présager une reprise en main du dossier. Mais dans les faits, rien ne sera vraiment concluant, sauf la publication tardive des portraits de certains comparses de Kamel Gadhgadhi ; deux seraient à Bani Walid, en Libye, et un autre, Salman Marrakchi, qui, selon ses proches, n'était pas en Tunisie le 6 février, serait mort au combat en Syrie. L'enquête avance mais l'instruction se tait. La position officielle est ambiguë. À Bruxelles, le Premier ministre tunisien assure que « cette affaire a été exploitée politiquement pour contrer le pouvoir et [que] le gouvernement met tout en oeuvre pour faire la lumière sur cet assassinat ». Nizar Snoussi, porte-parole du comité de défense de Chokri Belaïd, est sceptique. Il relève des anomalies dans la procédure. Le juge a ainsi délégué l'enquête à la brigade criminelle, laquelle est rattachée au ministère de l'Intérieur, ce qui ouvre la voie à une ingérence de l'exécutif. « Pour le juge, c'est un dossier parmi d'autres. Les interrogatoires ne sont que de simples auditions sans aucun relief et les conclusions du rapport balistique ne nous ont pas été transmises. On pourrait croire que le juge est otage de la politique, d'autant qu'il est clair que l'enquête est freinée par des éléments du ministère de l'Intérieur. Ne pas lier ce dossier avec l'affaire Dammak et celle du trafic d'armes de Mnihla relève d'une volonté politique », explique Snoussi. Une telle hypothèse expliquerait que les investigations ne soient pas passées à la vitesse supérieure.

Dans cette affaire, les exécutants ont été identifiés, mais pas les commanditaires ni les bailleurs de fonds. Des questions demeurent en suspens. Pourquoi la scène du crime n'a-t-elle pas été isolée ? Pourquoi le commissariat voisin n'est-il pas intervenu rapidement ? Pourquoi Gadhgadhi a-t-il agi à visage découvert ? Où est l'arme du crime ? Les salafistes jihadistes d'Ansar al-Charia ont-ils les moyens de monter une telle opération ? Les leur a-t-on donnés ? Pour le journaliste Moez Bey, « c'est un crime à portée politique que l'on veut étouffer », alors que le comité de défense de Chokri Belaïd est, de guerre lasse, en passe de réclamer la création d'une commission d'enquête indépendante.

L'invraisemblable affaire Dammak

    Durant l'été 2012, Fathi Dammak, promoteur immobilier connu pour ses différends avec Belhassen Trabelsi, beau-frère de Ben Ali, sollicite l'aide de Kamel el-Aïfi, cadre d'Ennahdha, pour un projet de société de services. Ce dernier lui envoie deux militants islamistes, Ali Ferchichi et Belgacem Naccache, qui filment les entretiens en caméra cachée. Au fil des rencontres, le sujet de la discussion vire au financement d'achat d'armes et à l'élimination de figures progressistes ou du milieu des affaires. Le scénario prévu est identique à celui de l'assassinat de Chokri Belaïd, qui est en tête de la liste noire. L'affaire se corse quand les vidéos sont, à la faveur d'une fuite, mises en ligne par le site Nawaat. Ferchichi et Naccache, qui avaient remis les bandes à la brigade judiciaire, ce qui a conduit à l'arrestation de Fathi Dammak le 26 décembre 2012, assurent avoir été mandatés par une section spéciale du ministère de l'Intérieur pour infiltrer le réseau présumé de Dammak, mais ils n'apportent aucun éclaircissement sur cette officine de l'ombre. Fathi Dammak, mis en examen pour trafic d'armes et planification d'assassinat, aurait apporté des éléments au dossier d'instruction du meurtre de Chokri Belaïd...
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