Extension Factory Builder
22/06/2013 à 14:33
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Lors de la performance Chandelier, à Johanesburg (2001). Lors de la performance Chandelier, à Johanesburg (2001). © John Hogg/ Courtesy of the Stevenson gallery

Ancien plasticien, le chorégraphe Steven Cohen affirme haut et fort son identité juive et son homosexualité dans des créations queer provocatrices et anticonformistes.

Une infinie douceur se dégage de son visage aux traits durcis par une vie qui ne l'a pas épargné et une sensibilité extrême s'échappe de son corps régulièrement mis à rude épreuve par des chorégraphies et des costumes exigeant une santé de fer. Steven Cohen cultive les paradoxes. Alors qu'il semble brisé par un passé douloureux et un présent amer, le performeur sud-africain est capable de soulever des montagnes. Il a l'endurance et la résilience de ceux qui ont choisi de combattre les inégalités et qui ont fait de cet engagement une ligne de conduite. L'art lui a sauvé la vie et il entend bien s'en servir pour interroger dans des créations provocatrices et anticonformistes son identité de « monstre homosexuel juif et blanc » et sa place dans une société postapartheid.

« Tout ce que je suis, j'ai décidé de le montrer de manière hypervisible », explique-t-il. Dans ses performances, ce petit-fils de Juifs lettons ayant fui une Europe fasciste et trouvé refuge, par défaut, en Afrique du Sud joue avec les traits physiques prêtés aux Juifs (un nez proéminent, des oreilles décollées) et il arbore une étoile jaune, sur son front ou sur son sexe. Il pourrait tout aussi bien arborer le triangle rose que l'on faisait porter aux homosexuels déportés dans les camps d'extermination, mais il n'en a pas trouvé. Pas question de reconstitution. Steven Cohen ne travaille qu'avec des objets authentiques pour mieux les détourner ensuite. Sa création Title Withheld. For Legal and Ethical Reasons (« Sans titre. Pour raisons légales et éthiques »), présentée lors du Festival d'Avignon (sud de la France) en 2012, lui a été inspirée par la découverte sur un marché aux puces de La Rochelle d'un journal écrit, entre 1939 et 1942, par un jeune homme juif de 17 ans.

Steven Cohen a un rapport fétichiste aux objets. Son atelier est un joyeux bric-à-brac où s'accumule un trésor d'objets chinés : des gramophones - qui constitueront bientôt un nouveau tutu -, des carnets de soldats nazis, quelques-uns de ses tableaux baroques, une chasuble détournée, sans oublier ses improbables chaussures façonnées à partir de crânes, de cornes d'oryx ou de pieds d'éléphants.

Égalité

À 50 ans, le plasticien-chorégraphe-performeur partage sa vie entre l'Europe, où il se produit régulièrement et où il réside à Lille (nord de la France) avec le soutien de Latitudes Prod, et sa ville natale, Johannesburg. « Mon corps est en France mais mon coeur est en Afrique du Sud », souligne celui qui depuis 2009 n'est plus enseigné dans les écoles d'art de son pays. « Mon travail a été déclaré immoral. Je pensais que l'Afrique du Sud avait changé. J'ai été naïf. J'ai cru que nous, les queers, pourrions enfin être acceptés. Mais quoi que nous fassions, nous ne le serons pas. Nous sommes toujours victimes de discriminations, d'insultes, de meurtres. Nous ne demandons pas à être considérés comme des gens "normaux". Nous ne serons jamais comme les autres. Nous ne voulons qu'une chose : l'égalité », précise-t-il.

Mon arme c'est ma nudité. Je représente la liberté, et la liberté est dangereuse.

Steven Cohen ne s'impose aucune limite et a choisi de descendre dans la rue à la rencontre de ses compatriotes. « Les galeries étaient réservées aux Blancs. Les Noirs n'y vont toujours pas. » En 2001, revêtu d'un simple lustre transformé en tutu, il arpente un bidonville de Newtown (Johannesburg) que doivent démolir les autorités. Les réactions des habitants sont tantôt hostiles tantôt enjouées, telle celle de cette jeune femme qui compare son apparition à celle d'un ange. « Bien souvent, les femmes sont plus réceptives à mon art que les hommes, explique-t-il. Car j'utilise des codes, comme la beauté, qui leur parlent plus facilement. » Si les autorités sud-africaines ont parfois mis fin à ses performances, elles ne l'ont pas pour autant arrêté ; contrairement à la police française qui a peu apprécié de le voir nu, une loupe sur son pénis circoncis, devant le Centre d'histoire de la Résistance et de la déportation à Lyon. « Je fais peur, analyse l'artiste, Mon arme, c'est ma nudité. Je représente la liberté et la liberté est dangereuse. » Avant d'ajouter : « Même les homosexuels sud-africains estiment que je nuis à leur image. Mais ils ne comprennent pas qu'il s'agit d'art. Dans la vie privée, je suis tout le contraire ! Je suis extrêmement timide, je ne suis pas un travesti, je ne pratique pas le BDSM... », confesse un homme effectivement on ne peut plus discret.

Thérapie

Si Steven Cohen a choisi de jouer avec les codes gays et drag-queens, c'est pour affirmer ce que les bien-pensants, les conservateurs et autres « esprits étroits » refusent de voir, à l'instar de ses parents qui ont nié l'homosexualité de son frère aîné, lequel a alors développé « une haine de soi » le poussant il y a sept ans au suicide. « Mes parents étaient l'opposé de tout ce que je voulais devenir. C'est terrible à dire. Ils attendaient de moi ce que je ne pourrai jamais leur donner », confie l'ancien enfant « élevé comme un raciste blanc ». C'est à l'âge de 13 ans que Steven Cohen prend conscience de la dure réalité du régime d'apartheid. En accompagnant sa nourrice, Momsa Dhlamini, hors de la maison familiale, il découvre que celle qui est traitée comme une esclave par sa famille est une reine chez elle. Steven Cohen lui rendra hommage en 2011 dans The Cradle of Humankind en la faisant monter sur scène à ses côtés.

Le Sud-Africain a fait de l'art une thérapie, qui lui permet de panser les blessures de l'apartheid et qui lui a évité de sombrer dans la folie lors de son service militaire. « Je refusais de toucher une arme, et j'étais effrayé de voir tous ces jeunes Blancs qui voulaient aller tuer "du Noir". Je me suis vu perdre la raison et j'ai été placé en isolement psychiatrique pendant six mois. Le dessin et la sérigraphie m'ont évité de basculer totalement. » Aujourd'hui, ce rescapé affirme que seul l'engagement artistique des lesbiennes noires, comme Zanele Muholi (lire pp. 102-103), dont il apprécie le travail, permettra à la société sud-africaine de s'accepter telle qu'elle est. Doublement arc-en-ciel.

Le Cygne noir

Son Swan Lake se moque des codes de la danse classique, longtemps réservée à l'élite blanche, et aborde la question de l'homosexualité, « un thème universel ». La jeune chorégraphe sud-africaine noire Dada Masilo (28 ans) revisite avec humour et gravité Le Lac des cygnes en compagnie d'une dizaine de danseurs (tous excellents) et « fusionne la danse africaine et le ballet ». Les hommes sont en tutu et Siegfried refuse d'épouser sa promise, révélant alors son amour pour un autre homme. Dans cette création, Dada Masilo a choisi « une approche ludique » pour évoquer le rejet dont peut être victime la communauté gay (conduisant encore trop souvent à la torture et au meurtre) et la pandémie du sida. Une réussite. S.K.-G.

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Afrique du sud

Afrique du Sud : la statue de Cecil Rhodes ou l'indéboulonnable problème de l'héritage colonial

Afrique du Sud : la statue de Cecil Rhodes ou l'indéboulonnable problème de l'héritage colonial

La statue du colon Cecil Rhodes devant l'université du Cap provoque la colère des étudiants sud-africains. La polémique monte, d'autant plus que Robert Mugabe pourrait s'en mêler.[...]

Afrique du Sud : une romancière frappée à coups de briques après un éloge à Salman Rushdie

L’auteur sud-africaine Zainub Priya Dala a été victime d’une violente agression à Durban après avoir fait l’éloge devant des élèves de l’écrivain[...]

Afrique du Sud : Bob Hewitt, ancienne légende du tennis, reconnu coupable de viols

 Le célèbre tennisman sud-africain Bob Hewitt a été reconnu coupable de viols et d'agression sexuelle sur des adolescentes dont il était l'entraîneur. [...]

Afrique du Sud : Jacob Zuma, cher président trop cher ?

CNN révèle que le président sud-africain touche un meilleur salaire que bien des dirigeants européens. Le continent doit-il en être fier ? Ou cultiver le scepticisme sur les revenus plus ou[...]

Afrique du sud : espion es-tu là ?

Quatre personalités politiques sud-africaines sont soupçonnées d'être des agents de la CIA. Et parmi elles, aucun sympathisant du président Jacob Zuma...[...]

Faire du ski en Afrique ? Oui, c'est possible !

Profiter de la poudreuse en Afrique, une envie originale mais qui peut facilement devenir réalité dans l'une des six stations de ski africaines.Tour d'horizon. [...]

Afrique du Sud : un ministre proche de Zuma tué dans un accident de la route

Un ministre sud-africain proche du président Jacob Zuma est mort dans un accident de la route dans la nuit de samedi à dimanche, et le camionneur apparemment responsable a été mis en examen pour[...]

Afrique du Sud : Oscar Pistorius va bien être jugé en appel

Oscar Pistorius, qui purge une peine de cinq ans de prison pour avoir abattu sa petite amie Reeva Steenkamp en 2013, sera bien jugé en appel à la demande de l'accusation, les avocats de l'ex-athlète ayant[...]

Des médecins sud-africains réussissent la première greffe de pénis au monde

L’Afrique du Sud a réussit, vendredi, la première greffe mondiale de pénis. L’opération a été menée par une équipe de médecins sud-africains sur un jeune[...]

Afrique du Sud : Oscar Pistorius sera bien rejugé en appel

Un tribunal de Johannesburg a confirmé vendredi la tenue prochaine du procès en appel de l'ex-athlète sud-africain Oscar Pistorius. Au grand dam de ses avocats qui souhaitent lui éviter une nouvelle[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers
Purging www.jeuneafrique.com/Article/JA2735p100-101.xml0 from 172.16.0.100 Purging jeuneafrique.com/Article/JA2735p100-101.xml0 from 172.16.0.100