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25/02/2013 à 15:59
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Rached Ghannouchi dans son bureau de Montplaisir, le 7 août 2012. Rached Ghannouchi dans son bureau de Montplaisir, le 7 août 2012. © Ons Abid/J.A

Le doute a longtemps plané, mais il n'est aujourd'hui plus permis. Le président d'Ennahdha n'a d'autre projet que l'instauration progressive d'une théocratie autoritaire en Tunisie, aux antipodes d'une authentique démocratie.

« Mon père a souffert, au tour des autres de souffrir. » Soumaya Ghannouchi, la fille cadette du chef d'Ennahdha ne croyait pas si bien dire... Sa page Facebook, véritable concentré de fiel à l'égard de l'opposition tunisienne, n'a qu'un but : défendre les idées, radicales, du « cheikh ». Un exercice de plus en plus compliqué. Car sans Rached Ghannouchi, 71 ans, c'est désormais une évidence, la Tunisie se porterait mieux.

Le doute a longtemps plané, mais il n'est aujourd'hui plus permis. Fini la « tolérance », l'« ouverture », la « modernité », vantées à longueur d'interviews avant les élections du 23 octobre 2011. Adieu le modèle turc censé rassurer. Les masques sont tombés : le projet de Ghannouchi pour la Tunisie se résume à l'instauration d'une théocratie qu'il convient de bâtir méthodiquement, pierre après pierre, comme il l'a lui-même expliqué à des salafistes impatients. Des propos révélés il y a quelques mois par deux vidéos qui ont fait le tour de la Toile et qui font froid dans le dos. En guise de « serrage de vis » à l'égard de brebis égarées et violentes qui doivent lui rappeler ses élans de jeunesse, la mise au jour de ce qu'il pense réellement. Docteur Rached cède la place à Mister Ghannouchi.

En substance, le leader d'Ennahdha reconnaît que les islamistes ne sont pas encore assez puissants pour imposer leurs vues malgré le chemin parcouru depuis la révolution. Qu'il convient donc de « compléter ce capital en envahissant le pays avec des associations, des écoles. Partout ! » Mais Ghannouchi se veut stratège. Le Machiavel d'El-Hamma, petite ville-oasis à l'ouest de Gabès, appelle les salafistes à la patience : « Aujourd'hui, on n'a pas une mosquée, on a le ministère des Affaires religieuses, on n'a pas une boutique, on a l'État ! Donc il faut patienter, c'est une question de temps. [...] Mais pourquoi êtes-vous pressés ? » Et de citer l'échec du Front islamique du salut (FIS) algérien, qui a précipité sa chute pour ne pas avoir respecté ce principe. Les Algériens apprécieront...

Cheval de Troie

Il y a donc le Ghannouchi qui s'adresse aux médias ou à ceux que l'arrivée au pouvoir des islamistes pourrait inquiéter, qui assure qu'il est un démocrate et qu'il ne veut pas confisquer le pouvoir.

Grisé par le succès électoral, il s'est mis en tête d'infiltrer tous les rouages de l'État.

Et il y a le vrai Ghannouchi, qui se sent plus musulman que tunisien, qui se bat pour une cause - un islam politique panarabe - dont il s'est abreuvé durant sa jeunesse cairote ou damascène, puis lors de son exil à Londres et de ses multiples séjours au Moyen-Orient. Un mélange de deux « légitimités » : révolutionnaire et religieuse. Gamal Abdel Nasser, l'idole de ses premières amours politiques, cloné avec Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans. L'homme n'est pourtant pas atteint de troubles de la personnalité. Il a tout simplement adapté sa tactique à son environnement. Préféré le cheval de Troie au blitzkrieg pour parvenir à ses fins. Mais, heureusement pour les Tunisiens, lui-même n'a pas complètement respecté les principes qu'il a tenté d'enseigner aux salafistes. Grisé par le succès électoral d'Ennahdha, il s'est mis en tête d'infiltrer tous les rouages de l'État, de placer ses ouailles partout, y compris dans les médias, de faire main basse sur les portefeuilles ministériels les plus importants (Intérieur, Justice, Affaires étrangères, etc.), considérant ses partenaires politiques - le Congrès pour la République (CPR), qui tel un rémora arrimé à son squale s'entête à soutenir Ghannouchi, Ettakatol, plus réservé, ou Wafa -  comme de simples cautions démocratiques, voire des supplétifs.

Double erreur stratégique : d'une part, il a placé son parti, hégémonique, en situation difficile, car celui-ci se retrouve tenu pour responsable des maux que traverse le pays. D'autre part, à trop vouloir imposer ses vues, à laisser les salafistes ou les Ligues de protection de la révolution jouer les épouvantails et développer une véritable culture de la violence en toute impunité, il a instillé le doute, puis la peur dans l'esprit d'une grande partie de la population. Tant mieux serait-on tenté de penser : s'il avait persévéré dans sa méthode d'illusionniste de la politique qui nous vendait l'image d'un islamisme modéré et novateur, si ses troupes avaient pu produire une Constitution et gérer le pays, sans tout vouloir changer, en prônant le consensus, bref, s'il avait patienté jusqu'aux prochaines élections, capitales, celles-là, il aurait été en position d'accaparer le pouvoir pour la prochaine décennie... Sans parler de ses nombreux impairs, comme le refus de considérer l'opposant assassiné Chokri Belaïd comme un martyr, ou sa déclaration : « Chokri Belaïd n'est pas Bouazizi et je ne suis pas Ben Ali. Son sang ne suffira pas à impacter Ennahdha. » Comment comprendre cette absence d'empathie quand tout un pays est sous le choc ? Parce que, chez Ghannouchi, tout est affaire de rapports de force. Pourquoi, sinon, envoyer ses partisans dans les rues de Tunis, le lendemain des obsèques du militant de gauche, pour une démonstration de force, par ailleurs ratée ?

Verrouillage

Depuis son arrivée au pouvoir, dans l'ombre, Ghannouchi s'est évertué à ouvrir plusieurs fronts. Une guérilla permanente. Ennahdha bloque des articles de la Constitution, refuse d'inscrire les droits universels dans la loi fondamentale, tergiverse sur la charia ou le statut des femmes, stigmatise l'opposition, rêve d'anéantir le parti qui a le vent en poupe, Nida Tounes, fondé par l'ancien Premier ministre Béji Caïd Essebsi, s'en prend aux médias, aux laïcs, aux artistes, instrumentalise le débat identitaire et utilise la religion pour traiter de mécréants tous ceux qui s'opposent à lui. Quand ils ne sont pas qualifiés de suppôts de Ben Ali... La violence, l'arrogance et l'autoritarisme se propagent. Même en interne, l'organisation méticuleusement mise en place par le cheikh tente de circonscrire toute velléité d'ouverture.

Ainsi a-t-il imposé un « chaperon » à son Premier ministre, par ailleurs secrétaire général de la formation, Hamadi Jebali. Lotfi Zitoun, ministre conseiller chargé des Affaires politiques démissionnaire, était les yeux et les oreilles de son patron au palais de la Kasbah. Et ne s'en cachait même pas ! Les nombreux interlocuteurs du chef du gouvernement ne s'étonnaient même plus de le voir débouler sans frapper dans le bureau de ce dernier, écouter les conversations sans y être invité, fouiller sur le bureau pour parcourir dossiers ou mémos. L'auteur de ces lignes a vécu à deux reprises cette scène surréaliste... On peut citer aussi Sahbi Attig, chef du groupe Ennahdha à l'Assemblée nationale constituante (ANC), qui applique aveuglément ses directives, ou Habib Kheder, rapporteur de la Constitution, héraut du cheikh qui s'efforce d'enterrer chacune des demandes de l'opposition.

Ennahdha est plus que jamais divisée : une aile radicale, autour de Ghannouchi, et un courant plus modéré, derrière Jebali ou Abdelfattah Mourou.

Division

Si les desseins de Ghannouchi sont désormais limpides, Ennahdha est plus que jamais divisée : une aile radicale, autour de son président, incarnée par les faucons comme Sadok Chourou - qui avait menacé, en pleine Constituante, de faire écarteler les grévistes - ou Habib Ellouze, et un courant plus modéré, derrière Jebali ou Abdelfattah Mourou. Cette fracture épouse finalement les contours historiques d'une formation dont les membres ont suivi des chemins distincts : les uns (Ghannouchi) ont passé une grande partie de leur vie en exil à partir de la fin des années 1980, les autres (Jebali) sont restés en Tunisie, incarcérés dans les geôles de Ben Ali, brutalisés, voire torturés. Ces derniers, paradoxalement, ne semblent guère obnubilés par une inextinguible soif de revanche. Grâce à Ben Ali, qui les trimbalait de prison en prison, ils ont noué des relations, souvent étonnantes, pendant leur détention, ont tissé de nombreux réseaux en défendant d'autres prisonniers. Ils connaissent mieux leur pays et sa société et sont nettement moins sensibles aux chants des sirènes wahhabites que leurs collègues exilés. La plupart d'entre eux se montrent donc plus réalistes et plus patriotes. Jebali travaille pour la Tunisie, pas pour un projet politique ou idéologique. Il pense sincèrement, par exemple, que « [notre] intérêt, c'est l'Europe, pas le Qatar », contrairement à son ex-mentor, dont le gendre, pourtant ministre des Affaires étrangères, ne voyait aucun intérêt à nouer des relations importantes avec une France qu'il ne connaît pas et préférait s'entretenir avec son ambassadeur à Doha plutôt qu'avec celui de Paris, qu'il n'appelait presque jamais.

L'assassinat de Chokri Belaïd et le coup de poker de Jebali permettront peut-être de crever un abcès qui menaçait sérieusement la transition et la stabilité du pays. À moyen terme, il n'est aucune autre solution que l'initiative du Premier ministre, avec ou sans lui : un gouvernement de mission, débarrassé des querelles partisanes et composé de personnalités compétentes, avant des élections rapides. Face à Ennahdha, une société civile vigilante, la très puissante Union générale tunisienne du travail (UGTT), le patronat, les partis d'opposition, enfin soudés, les femmes, les chômeurs, les régions défavorisées... Rached Ghannouchi a-t-il compris que son principal ennemi, aujourd'hui, c'est la rue ? Si, pour lui, Ennahdha au pouvoir représente un signe de Dieu, il ne peut ignorer que la grâce, même divine, est éphémère. Heureusement pour les Tunisiens, n'est pas Machiavel qui veut...

La Grande muette n'en pense pas moins

« Ceux qui en appellent à l'intervention de l'armée seront poursuivis », menace Mohamed Abbou. La réaction épidermique du secrétaire général du Congrès pour la République (CPR) est une réponse à Abdelkarim Zbidi, ministre de la Défense, l'un des rares indépendants du gouvernement. Ce dernier, sortant de sa réserve, était intervenu par téléphone sur Nessma TV pour asséner à Hédi Ben Abbès, porte-parole du CPR, qui venait d'affirmer que le président Moncef Marzouki avait donné des instructions à l'armée pour encadrer les funérailles de Chokri Belaïd, que « l'armée ne reçoit pas d'ordre et sait ce qu'elle a à faire. Elle n'est au service d'aucun parti politique ».

En première ligne depuis la révolution, l'armée tunisienne est sur ses gardes. Elle doit composer avec une situation sécuritaire sous haute tension aux frontières, parer à toute tentative de déstabilisation du pays et se prémunir contre toute instrumentalisation. Son savoir-faire en matière de gestion de crise, acquis à travers de très nombreuses missions de maintien de la paix avec les forces onusiennes, est plus que jamais utile. La Grande Muette, garante des valeurs républicaines, n'explicitera pas son rôle dans l'opération du 14-Janvier, mais sa popularité est incontestable. Sur une vidéo, Rached Ghannouchi, chef d'Ennahdha, en entretien avec des salafistes, la désigne comme étant l'un des bastions à infiltrer pour assurer l'hégémonie islamiste. Pour lui, « l'armée garde les frontières et, si on en a besoin, elle accomplira sa mission ». Crainte, bien qu'elle ne compte que 35 000 hommes et soit sous-équipée, l'armée, loyale et patriote, s'est placée du côté de la transition et veille au grain. Le général Rachid Ammar, chef d'état-major interarmées, qui n'a pas pris sa retraite prévue en décembre 2012, est personnellement intervenu auprès de Moncef Marzouki pour maintenir l'état d'urgence et a établi une coopération étroite avec les forces de l'ordre et les services étrangers pour éviter tout dérapage. Sa présence au conseil des sages créé par le chef du gouvernement, Hamadi Jebali, est un signe fort. Les deux hommes, que lie une profonde estime, veulent rassurer les scènes nationale et internationale, mais également signifier que l'armée soutient l'initiative du chef de l'exécutif. F.D.

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