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30/01/2013 à 17:03
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Abraham Lincoln, interprété par Daniel Day-Lewis. Abraham Lincoln, interprété par Daniel Day-Lewis. © Dreamworks II Distribution

Dans leurs nouveaux films, "Lincoln" et "Django Unchained", les cinéastes Steven Spielberg et Quentin Tarantino évoquent tous deux la question de l'esclavage. Et s'inscrivent ainsi dans une longue tradition hollywoodienne.

Certains hommes ne font pas partie de l'Histoire, ils font l'Histoire. Lincoln, à coup sûr, fut l'une de ces rares personnalités. Le film* que lui consacre Steven Spielberg nous en persuade immédiatement. Grâce à son génie politique, le seizième président des États-Unis a obtenu le vote par le Congrès - où il était minoritaire - du fameux 13e amendement à la Constitution abolissant l'esclavage en 1865. Il a dû faire face à une opposition résolue au sein de sa propre famille politique, dont les leaders estimaient qu'il fallait d'abord gagner la guerre de Sécession avant d'obtenir, forts de la victoire, le vote d'une telle mesure si difficile à imposer aux parlementaires. Il était alors presque le seul à croire possible un tel succès avant la fin des hostilités. Et il entreprit de convaincre aussi bien ses amis politiques républicains que quelques-uns parmi les démocrates qu'il pensait pouvoir « retourner » (à cette époque, les républicains étaient progressistes, et les démocrates conservateurs).

Égalité

Le film de Spielberg n'est pas un biopic retraçant le parcours de Lincoln. Même s'il donne quelques aperçus de sa vie privée, notamment de ses relations compliquées avec sa femme et chaleureuses avec ses fils, il n'évoque qu'une petite tranche de l'existence du président : les quatre mois de la rude bataille parlementaire qui lui a permis d'obtenir le vote de l'abolition de l'esclavage. Mais Lincoln n'a pu le faire qu'en promettant à ceux qui acceptaient de changer de camp qu'il n'était pas question de promouvoir « l'égalité en toutes choses entre Blancs et Noirs mais seulement l'égalité devant les lois », afin de rassurer ceux qui redoutaient que les affranchis puissent bientôt réclamer des avantages aussi incongrus que le droit de vote... Et même, pour décider les plus difficiles à convaincre, en offrant aux réticents les plus ambitieux non pas de l'argent, car Lincoln refusait la corruption en tant que telle, mais des postes recherchés dans la prochaine administration ou dans les États tenus par les républicains. 

 Bande annonce de "Lincoln", de Steven Spielberg

Ku Klux Klan

Cette manière de traiter par le biais du combat politique la question de l'esclavage fait de Lincoln un film tout à fait à part dans la série de ceux qui parlent de ce sujet. Il est très différent notamment de Django Unchained. Le long-métrage de Quentin Tarantino (voir bande annonce ci dessous), actuellement sur les écrans, évoque sur un mode plus « ludique » mais tout aussi engagé, en se référant aussi bien au western spaghetti qu'à la blaxploitation des années 1960 et 1970, la terrible vengeance d'un esclave qui vient d'échapper à des négriers (voir J.A. no 2715). Ces deux films ne sortent certainement pas par hasard aujourd'hui, alors même que Barack Obama vient d'être élu pour son second mandat à la Maison Blanche. Et ils s'inscrivent dans une longue « tradition » cinématographique américaine. 

Bande annonce de "Django unchained" de Quentin Tarantino

« Le thème de l'esclavage est présent sur le grand écran presque depuis l'avènement du septième art », explique Régis Dubois, universitaire et auteur de nombreux ouvrages éclairants à ce propos - notamment Le Cinéma des Noirs américains (Cerf-Corlet, 2005), Une histoire politique du cinéma (Sulliver, 2008) et Les Noirs dans le cinéma français (The Book Edition, 2012). Mais ce n'est que depuis peu que des films attaquent de front cette question.

Dubois souligne qu'en 1903 déjà on peut voir une adaptation au grand écran de La Case de l'oncle Tom par Edwin S. Porter. Elle popularise, dès le début du XXe siècle, l'image de l'esclave servile et dévoué à son maître dans le sud des États-Unis. Mais le premier long-métrage marquant à évoquer l'esclavage sera, en 1915, le fameux Naissance d'une nation de D.W. Griffith. Considéré comme le premier blockbuster hollywoodien, ce film traite de la guerre de Sécession et de la période de reconstruction du Sud après la victoire nordiste. Mais d'une façon telle qu'on peut considérer qu'il s'agit là, avec quelques films nazis, de l'oeuvre cinématographique la plus raciste de toute l'histoire du septième art. Griffith soutient que la libération des Noirs, immatures et tricheurs, a apporté l'anarchie dans la société américaine. Le héros n'est autre que le fondateur du Ku Klux Klan ! Ce film servira hélas de matrice pour définir les codes et les stéréotypes que le cinéma américain véhiculera pendant des décennies sur les Noirs. Il faudra attendre longtemps avant que l'on cesse de représenter avec nostalgie un Sud d'avant la guerre de Sécession dans les films évoquant l'esclavage. Le plus emblématique à ce sujet est, sans conteste, Autant en emporte le vent qui, en 1939, évoque un Sud idyllique où les maîtres blancs et les esclaves noirs s'entendent si bien...

Pour Régis Dubois, le premier film américain qui ne se contente pas de parler de l'esclavage en arrière-plan est sans doute L'Esclave libre, de Raoul Walsh (1957), bien que son héroïne soit encore une Blanche - une femme qui, à la mort de son père, est vendue avec la propriété de celui-ci parce qu'il apparaît soudain qu'elle a un peu de sang noir dans ses veines. Il s'agit cependant encore d'une romance et, pour trouver un film dénonçant sans détour la traite, il faut attendre 1969 avec Slaves, un film de l'ancien communiste « blacklisté » Herbert J. Biberman. Le cinéma parle enfin de l'inhumanité de l'esclavage, de la souffrance et des révoltes de ceux qui le subissent. Nous sommes alors dans la continuité de l'éruption « révolutionnaire » de 1968, à l'époque où la « chasse aux sorcières » maccarthyste n'est plus qu'un mauvais souvenir à Hollywood et où les supporteurs de Martin Luther King et les Black Panthers tiennent le haut du pavé. La voie est libre pour qu'apparaisse un cinéma contestataire, la blaxploitation.

Glorification

Un cinéma pour les Noirs, avec des héros noirs, réalisé parfois par des Africains-Américains et qui refuse de se plier aux codes en vigueur jusque-là. Fini les émules de l'Oncle Tom ou les nounous si sympathiques. Ces longs-métrages ne se préoccupent guère d'être politiquement corrects. « Des films comme The Legend of Nigger Charlie, en 1972, de Fred Williamson, qui retrace la cavale vengeresse et meurtrière d'un trio d'esclaves fugitifs, ou en 1975 Mandingo, de Richard Fleischer, dans lequel la question de la promiscuité sexuelle entre maîtres et esclaves est traitée sans tabou, sont tout à fait significatifs à ce sujet », souligne Régis Dubois.

Mais dès les années 1980, après le contrecoup de l'ère reaganienne, on assiste à un reflux de cette cinématographie. On retourne à la célébration des grands mythes américains et, s'il n'est plus question de regretter le temps de l'esclavage, les films qui traitent de ce sujet auront désormais tendance à glorifier la démocratie américaine et les Blancs qui ont combattu la traite ou permis d'y mettre un terme. Les longs-métrages emblématiques de cette période qui va durer jusqu'à nos jours seront des oeuvres consensuelles et spectaculaires comme Amistad (le grand procès d'esclaves mutins défendus par un Blanc), déjà de Steven Spielberg, ou Glory (le combat de soldats noirs « nordistes » et de leur commandant), d'Edward Zwick, dont les héros sont dans les deux cas des Blancs. Lincoln, aujourd'hui, est incontestablement dans cette lignée. Alors que Django Unchained de Tarantino pourra être plutôt rattaché, au moins du fait de ses références implicites au western spaghetti et à la blaxploitation, au cinéma des années 1960 et 1970.

* Lincoln, de Steven Spielberg (sortie le 30 janvier)

 

Repères

1997 Amistad, de Steven Spielberg, renoue avec la tendance à glorifier les Blancs qui ont combattu la traite

1975 Mandingo, de Richard Fleischer, évoque sans tabou la promiscuité sexuelle entre maîtres et esclaves

1969 Slaves, de Herbert J. Biberman, aborde, pour la première fois, l'inhumanité de l'esclavage

1957 L'Esclave libre, de Raoul Walsh, sera le premier film à aborder de front l'esclavage

1915 La Naissance d'une nation, de D.W. Griffith, une oeuvre raciste qui va définir les stéréotypes que Hollywood va véhiculer sur les Noirs

1903 La Case de l'oncle Tom, d'Edwin S. Porter, popularise l'image de l'esclave servile et dévoué 

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