Premier test de la volonté réformatrice du nouvel homme fort du Parti communiste chinois, Xin Jinping : la grève des journalistes, exaspérés par la censure dont ils font l'objet.
Le coup de ciseau a été trop brutal ! Tuo Zhen, le chef du bureau de la propagande du Guangdong, une province du sud de la Chine, a modifié sans scrupule le traditionnel éditorial du nouvel an de l'hebdomadaire Nanfang Zhoumo, provoquant l'ire des journalistes et la colère de nombreux intellectuels. Initialement intitulé « Rêve d'un gouvernement constitutionnel », l'article évoquait l'espoir d'un changement en Chine au cours de l'année qui commence. Et formait le voeu que la Constitution soit enfin véritablement appliquée. Hélas, en lisant les mots « changement » et « liberté », le censeur en chef a vu rouge. Quelques heures plus tard, le texte original a été remplacé par une mièvre apologie du « socialisme à la chinoise ».
Très vite, les journalistes ont découvert le pot aux roses et publié sur internet le texte original avant de se mettre en grève et de manifester dans les rues de Canton. Un mouvement exceptionnel soutenu par plusieurs journaux, dont le célèbre Caixin, qui tire à boulets rouges sur cette « censure infamante et déshonorante ». Le rédacteur en chef du magazine cantonais Nanfang Renwu Zhoukan a même lancé une pétition sur internet. « Tuo Zhen, écrit-il, contrôle les médias de façon simpliste et brutale, sans recherche ni étude. Il impose la volonté de ses supérieurs hiérarchiques, méprise la dignité des journalistes, et manque de respect aux médias et au public. Il a imposé son article truffé d'erreurs à la place du premier édito de l'année. Je lui demande de présenter ses excuses et de démissionner. »
Starlette
La fronde a vite débordé du cadre de la presse. Yao Chen, par exemple, une starlette célèbre pour ses interprétations sirupeuses et ses poses faussement ingénues, a pris fait et cause pour le journal. Sur son blog suivi par 31 millions de fans, elle s'emporte contre la censure et cite Alexandre Soljenitsyne, l'auteur de L'Archipel du Goulag ! Quant à Han Han, blogueur fameux et pilote de course à ses heures, il s'est lui aussi fendu d'un texte au vitriol contre la propagande d'État. Résultat, la blogosphère chinoise ne parle plus que de ça. C'est le premier scandale politique de 2013.
En lisant les mots « changement » et « liberté » le censeur en chef a vu rouge.
Cette explosion de colère est sans précédent, mais elle n'est guère surprenante quand on connaît le degré de servitude des médias chinois. Chaque organe de presse, chaque chaîne de télévision et de radio a en effet ses censeurs qui veillent au respect scrupuleux des directives du Parti communiste. La machine est impeccablement huilée. Ainsi, à CCTV, la grande chaîne de télévision nationale, les journalistes découvrent chaque matin en arrivant au bureau la liste des sujets à traiter - ou à ne traiter sous aucun prétexte ! Les articles sont lus et relus par des bataillons de rédacteurs en chef, avant de passer à la moulinette d'une impitoyable censure. Dans ce contexte, il a suffi de l'excès de zèle d'un obscur préposé pour que l'exaspération des journalistes éclate.
Nouveau style
Le gouvernement est resté étrangement muet sur cette affaire, tout en négociant discrètement une sortie de crise. Il semble que le Nanfang Zhoumo bénéficiera à l'avenir d'une relative liberté de ton. Ce compromis est-il le signe que le nouveau pouvoir est résolu à se montrer plus conciliant ? « Xi Jinping tente d'imposer un nouveau style à la tête de l'État, explique le professeur Zhu Lijia, de l'Académie chinoise de sciences politiques. Il veut se donner une image de président moderne et proche du peuple. Ses premières décisions à la tête du Parti ont été de mettre un terme à la langue de bois et aux excès du régime. Alors forcément, il est mal à l'aise avec cette question de la censure. Même si on imagine difficilement le Parti accepter une presse libre et indépendante. »

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