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28/01/2013 à 08:29
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Militants syndicaux pris à partie par des membres de la LPR, le 4 décembre à Tunis. Militants syndicaux pris à partie par des membres de la LPR, le 4 décembre à Tunis. © Sipa

Tentatives d'intimidation, incitation à la haine, recours à la violence... La mystérieuse Ligue de protection de la révolution ne recule devant aucune extrémité pour imposer sa loi.

La révolution tunisienne serait-elle fragile ou défaillante au point qu'il faille la préserver ? C'est en tout cas l'avis de la Ligue de protection de la révolution (LPR), qui juge nécessaire de la défendre contre toute tentative de phagocytose contre-révolutionnaire. Si l'objectif est noble, la manière l'est moins. Première apparition publique, premier dérapage ; à Tataouine, le 18 octobre 2012, la LPR, avec le soutien de deux partis de la troïka au pouvoir, le Congrès pour la République (CPR) et Ennahdha, conduit une « marche de l'assainissement » pour en « finir avec les ennemis du peuple et de la révolution ». Essentiellement dirigée contre le parti Nida Tounes, elle se solde par l'agression et le décès de son coordinateur local, Lotfi Nagued. Le 4 décembre 2012, c'est au tour des syndicalistes de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT) d'être violemment pris à partie par des militants de la Ligue qui exigent l'épuration du syndicat. Des incidents qui conduisent le pays au bord d'une grève générale. Le 22 décembre, la Ligue empêche la tenue d'un meeting de Nida Tounes à Djerba. Le déferlement de fureur est tel que les forces de l'ordre doivent intervenir pour évacuer les lieux.

La Ligue, qui s'est baptisée « l'âme de la révolution », orchestre et exécute un crescendo de violences politiques également dirigées contre la société civile. Elle a ainsi menacé de rétorsions l'Association tunisienne de soutien des minorités pour avoir commémoré, le 29 décembre 2012, la déportation des Juifs tunisiens durant la Seconde Guerre mondiale, tout comme elle a tenté d'intimider les journalistes du site Nawaat quand il a révélé l'implication de deux de ses membres dans une sombre affaire de trafic d'armes et de projet d'assassinat de personnalités. Pour protester contre les médias, qu'elle juge incompétents et corrompus, elle n'a pas hésité à déverser sur la plage de Boujaafar, à Sousse, des centaines d'écrans de télévision. Enfin, pour désigner ceux qu'elle estime être les meneurs de la sédition et de la contre-révolution, elle expose une affiche géante avec les portraits du chef de la communauté juive Roger Bismuth, du leader de Nida Tounes Béji Caïd Essebsi et du lobbyiste Kamel el-Taief.

Officine de l'ombre

La Ligue prétend vouloir défendre les objectifs de la révolution, mais ses desseins obscurs et ses méthodes - intimidations, incitation à la haine, recours à la violence - ont fini par faire douter de ses intentions. Samir Rabhi, porte-parole de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, explique : « Après le 14 janvier, la LPR était une initiative citoyenne pour la protection des quartiers, des villages et des villes. Mais aujourd'hui, elle n'a plus de raison d'être. C'est une milice qui intervient d'une manière musclée pour empêcher les meetings de partis opposés à Ennahdha. » Si rien ne corrobore cette affirmation, nombreux sont les membres de la Ligue à afficher leur proximité avec le parti islamiste, comme le démontrent une enquête menée à Gabès par Oasis FM et Internews ainsi que les déclarations de Maherzia Labidi, vice-présidente de l'Assemblée nationale constituante (ANC).

Dans les faits, la Ligue se livre à une véritable chasse aux sorcières.

Ce qui est sûr, c'est que cette nébuleuse qui agit comme une officine de l'ombre est, depuis juin 2012, une association. Mais ses représentations régionales et ses bureaux locaux l'apparentent à une puissante organisation. Rien qu'à Gabès, elle a ouvert dix antennes, bien qu'elle assure n'être financée que par les cotisations de ses membres et des dons. Principalement implantée dans les villes côtières, elle demeure en retrait dans les régions intérieures, comme si elle craignait d'avoir moins de prise sur les déçus du retour sur investissement révolutionnaire. Hamadi Maamer, responsable de la section de Sfax, affirme que la mission de la Ligue est de défendre les acquis de la révolution, poursuivre l'éveil révolutionnaire, protéger l'identité arabo-musulmane, dénoncer la corruption et les caciques de l'ancien régime, mais aussi promouvoir la culture des droits de l'homme. Ce programme hétéroclite, qui suppose de monter des dossiers à charge, prendrait fin avec la réalisation de tous ces objectifs.

Chasse aux sorcières

Dans les faits, la Ligue se livre à une véritable chasse aux sorcières. Dans son collimateur : Nida Tounes, les « chicots » de l'ancien régime, les hommes d'affaires corrompus, les partis de l'opposition, les élites laïques, les médias et tous ceux qui contestent la légitimité gouvernementale. Coïncidence ? La Ligue est entrée véritablement en action quand, le 23 octobre 2012, à l'anniversaire des élections, l'opposition a argué que, le mandat de l'ANC et du gouvernement étant arrivé à échéance, ils devenaient illégitimes. Jouant sur l'instabilité du pays, la Ligue a invoqué de multiples théories du complot pour « combattre ceux qui se préparaient à brûler le pays ». « Pour faire simple, ils raisonnent comme le régime de Ben Ali ; tous ceux qui ne sont pas avec eux sont forcément contre eux. Ils veulent établir leur dictature en usant de la révolution », s'écrie un sympathisant du Front populaire, à Médenine.

La Ligue n'est pourtant ni terroriste ni réellement militante. Avec ses gros bras, elle a un pouvoir de nuisance certain. Mais elle est dénuée d'une réflexion intellectuelle et se cantonne à un registre populiste en s'érigeant en gendarme de la révolution. Pour l'islamologue Abdelmajid Charfi, « les LPR sont sans rapport avec la révolution. Ce sont des organisations comme il en existe dans les régimes totalitaires qui vont au-delà des institutions de l'État avec pour objectif de changer la société ».

Dissolution ?

La Ligue se targue de l'appui du Congrès pour la République (CPR), lequel, à son tour, l'a instrumentalisée pour obtenir un soutien populaire sur le principe d'exclusion politique qu'il veut appliquer aux proches de l'ancien régime. Mohamed Abbou, secrétaire général du CPR, a déclaré que « la LPR incarne la conscience vive de la révolution et constitue un moyen de pression sur le gouvernement pour lutter contre le retour de la dictature et ne pas dévier des vrais objectifs de la révolution ». Mais les violences perpétrées par la LPR lui ont fait admettre qu'il fallait appliquer la loi. De fait, Mohamed Maalej, président de la Ligue, n'est pas tendre avec le gouvernement. « Nous continuerons à défendre les objectifs de notre révolution, surtout que le trio qui s'est vu confier cette tâche a échoué », assène-t-il, tout en soutenant que les débordements sont le fait d'individus et non de l'association. Ce que la LPR devra prouver si elle ne veut pas être dissoute. Les nombreuses poursuites à son encontre, dont celles de l'UGTT, s'appuient sur le fait qu'en faisant usage de violence et en incitant à la haine elle contrevient au règlement des associations. Cependant, cette dissolution ne peut se faire que sur décision judiciaire après une suspension de un mois, suivie d'un avertissement. « Revendiquer la dissolution des LPR revient à réclamer la dissolution du peuple entier ! s'insurge Maalej. Nous sommes le peuple ! »

Pour les observateurs, « la LPR profite de la faiblesse de l'État, contourne le droit et les institutions et se substitue à une justice transitionnelle trop lente ». Mais les juristes sont clairs. Le constitutionnaliste Kaïs Saïed considère ainsi que « la Ligue ne peut en aucun cas remplacer l'État. Elle doit être à distance de toutes les formations politiques et non pas le bras long d'un seul parti », tandis que pour Néjib Chebbi, avocat et président de la commission politique du Parti républicain, il ne fait aucun doute que « la Ligue constitue la milice d'un parti. Or aucun parti n'a le droit de constituer une milice ». Si la LPR laisse perplexe une Tunisie qui « n'avait jamais vu ça » et divise les partis, le réel danger vient de l'article 95 de l'avant-projet de Constitution. Selon les experts, il légaliserait la formation de milices armées et ferait les beaux jours d'une Ligue qui ne demande rien tant qu'à en découdre. 

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