Walid BelHaj Amor est ingénieur, spécialiste de l'économie de développement.
Le 14 janvier au soir, lorsqu'un avion survola le domicile familial situé dans le prolongement des pistes de l'aéroport de Tunis-Carthage supposé être fermé, nous avons tout de suite compris qu'il s'agissait de l'avion qui emportait Ben Ali. L'émotion était à son comble. Comme beaucoup, nous espérions qu'on entrerait immédiatement dans la phase de reconstruction.
C'était compter sans la capacité de l'homme à détruire. Depuis, on n'a cessé d'accumuler les erreurs, qu'elles soient stratégiques, de jugement ou de casting. De nombreux néophytes en politique se sont cru un destin national, et on a vu naître plus de partis qu'il n'y avait de leaders. Certains n'avaient pas d'audience au-delà de leur quartier, mais ils pensaient s'adresser à la nation. Beaucoup n'ont pas tardé à manquer d'intelligence, de discernement et d'humilité. Chacun y allait de son parti, son mouvement, son association, on allait voir ce qu'on allait voir. On n'a finalement pas vu grand-chose, mais alors quelle cacophonie !
Ennahdha, elle, s'est organisée très vite, a mis la main sur les instances régionales pour les élections et a mené son oeuvre de déconstruction du modèle tunisien. Les mosquées, associations, écoles coraniques, tout a été mobilisé au service d'un slogan unique : « hors de la religion, point de salut ». Le dimanche 23 octobre 2011, je suis allé faire le tour de bureaux de vote dans les quartiers populaires de Tunis. La vision, à Ettadhamen, d'hommes et de femmes en files séparées entourées des brigades d'Ennahdha ne laissait aucun doute sur l'issue du scrutin, ni sur le projet de ce parti. La Tunisie a choisi de faire confiance à un parti islamiste victimisé par Ben Ali, qui, en voulant le combattre seul, sans l'appui des démocrates, l'a finalement légitimé.
Entre démocratie et théocratie
Les partis démocratiques ont pris un gros coup derrière la tête. Comme après un deuil, ils sont passés par différentes phases : le choc, le déni, la colère et l'abattement. La société civile, elle, est sortie renforcée de cette expérience, et la résistance s'est mise très tôt en place. La manifestation organisée le 28 janvier 2012, à l'appel des partis démocratiques, pour une fois unis, a marqué le réveil des consciences.
Avec Ennahdha au pouvoir, le dialogue a cédé la place à la violence pour imposer à la Tunisie un modèle importé d'Arabie saoudite. Ceux qui reprochaient à Bourguiba d'avoir tenté de dissoudre l'islam dans la dictature essaient aujourd'hui de dissoudre la démocratie dans l'islam et la Tunisie dans le wahhabisme. L'Histoire parfois bégaie, mais on n'en retient pas toujours les leçons.
Désormais, les enjeux sont clairs : la Tunisie balance entre démocratie et théocratie. Et chaque camp agit comme s'il pouvait abattre définitivement l'autre, alors qu'il n'y a pas d'autre issue que celle du vivre-ensemble. Le chemin sera long et difficile, mais là est le prix de la liberté.

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