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15/01/2013 à 09:24
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Manifestants réclamant des réformes sociales, le 27 mai 2012, à Casablanca. Manifestants réclamant des réformes sociales, le 27 mai 2012, à Casablanca. © Reuters

Au pouvoir depuis un an, les islamistes tardent à faire la démonstration de leur capacité à diriger le pays. Mais en ont-ils vraiment les moyens et l'expertise ?

Au début du siècle dernier, l'armée révolutionnaire mexicaine recrutait beaucoup. Menée par Emiliano Zapata et Pancho Villa, elle était formée d'une piétaille de paysans sans discipline ni solide formation militaire et se distinguait par un nombre élevé de généraux - jusqu'à un pour cinquante hommes. « Too many chiefs and not enough Indians », dit l'adage anglais. Depuis, l'expression désigne ces organisations plombées par une pléthore de prétendants à la chefferie et par la rareté du personnel affecté au travail sérieux. Confronté depuis un an aux défis de la gouvernance, le Parti de la justice et du développement (PJD) a porté ses « généraux » à la tête des principaux ministères. Onze au total, en plus d'Abdelilah Benkirane, chef du gouvernement et secrétaire général du parti. On compte notamment Abdellah Baha (ministre d'État et numéro deux du gouvernement), Saadeddine El Othmani (ministre des Affaires étrangères), El Mostafa Ramid (ministre de la Justice et des Libertés), Lahcen Daoudi (ministre de l'Enseignement supérieur), Abdelaziz Rabbah (ministre de l'Équipement et du Transport), ou encore Mustapha El Khalfi (ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement).

Tous ces hommes - le gouvernement ne compte qu'une seule femme - sont rompus à la politique. La plupart ont accumulé de l'expérience en tant que députés, très actifs dans les commissions de la Chambre des représentants. Mais derrière ces visages connus, le PJD a-t-il les reins assez solides pour occuper pleinement les nombreux postes à responsabilité qu'offre son nouveau statut de parti de gouvernement ? « Les cadres du PJD ne sont pas très représentés dans la haute fonction publique. Leurs choix socioprofessionnels sont parlants : la plupart exerçaient des professions libérales » (médecin, avocat, pharmacien), analyse un politologue. « Quel que soit le potentiel des élites du PJD, je ne crois pas que ce parti cherche à phagocyter l'administration. D'ailleurs, leurs premiers recrutements ont plutôt fait la part belle aux compétences venues d'ailleurs », ajoute un haut fonctionnaire, pourtant peu susceptible de sympathie pour les islamistes. Tout porte à croire que le « parti de la lampe » aborde son expérience gouvernementale avec la même approche gradualiste et consensuelle qui l'a porté à devenir la première force du Parlement. Cela n'empêche pas des profils nouveaux d'émerger, des hybrides entre politiques et technocrates.

La plupart des cadres du parti exerçaient des professions libérales.

Jeunes Turcs

Habitués des plateaux télévisés depuis la « 20 févriarisation » du Maroc, du nom du mouvement de protestation lancé le 20 février 2011, deux néocadres islamistes sont devenus la vitrine de l'islamisme de gouvernement : Mustapha El Khalfi (40 ans) et Abdelaziz Rabbah (50 ans). Anciens leaders de la jeunesse du parti de la lampe, ils sont aujourd'hui ministres du gouvernement Benkirane, nommé le 3 janvier 2012 par le roi Mohammed VI. Leurs parcours permettent de dresser une première typologie de l'élite islamiste du royaume. Moins marqués par la prédication religieuse que leurs aînés, l'un et l'autre affichent les valeurs de compétence, de rigueur et de travail. Costume-cravate, lunettes sévères, discours technique volontiers étayé par des chiffres et des statistiques, ils sont le nouveau visage du PJD, en phase avec leurs récentes attributions ministérielles. « Si votre logique signifie que seuls les partis disposant d'une expérience passée de gouvernement sont assez aguerris pour gérer les affaires du pays, alors, oui, le PJD est disqualifié. » Par cette boutade lancée en pleine campagne électorale à l'automne 2011, l'un de ces jeunes turcs entendait répondre à l'accusation serinée à longueur d'interviews par leurs adversaires électoraux : les islamistes n'ont pas de programme, leur discours moral ne suffira pas à leur faire gagner les élections.

Un an après, on n'en est plus là. À la tête du département de l'Équipement et du Transport, Abdelaziz Rabbah pratique, depuis une dizaine d'années, la haute fonction publique. Après des études d'ingénieur en technologies de l'information au Canada et en France, il a ainsi rejoint, en 2004, le cabinet du Premier ministre technocrate Driss Jettou. En tant que ministre, il a fait l'actualité en publiant quelques semaines après son arrivée au ministère la liste des bénéficiaires des agréments de transport de voyageurs, une mesure réclamée de longue date par les observateurs. Il y a quelques semaines, le même récidive en rendant publique la liste des bénéficiaires de licences d'exploitation des carrières de sable. Ces mesures symboliques accréditent le discours de transparence qu'affectionnent les cadres du PJD et donnent plus de visibilité à Rabbah, qui apparaît de plus en plus comme un candidat sérieux à la succession de Benkirane à la tête du parti.

Abdelaziz Rabbah, ministre de l'Équipement et du Transport. 

Camarade du précédent, Mustapha El Khalfi a un profil plus universitaire. Ce scientifique doublé d'un diplômé en études islamiques a aussi étudié les sciences politiques. Plus intello que techno, il a toujours travaillé dans l'ombre de Benkirane, son mentor et prédécesseur à la tête d'Attajdid, le quotidien proche du PJD. Bénéficiaire d'une bourse Fulbright, El Khalfi a eu l'occasion d'observer Washington de l'intérieur du Congrès et il se plaît à nourrir ses réflexions d'emprunts à la démocratie américaine, se plaçant lui-même dans la tradition conservatrice du Parti républicain. C'est aussi un féru de nouvelles technologies qui se déplace toujours iPad à la main.

Mustapha El Khalfi, ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement Benkirane.

L'exemple AKP

Deux profils sensiblement différents qui se retrouvent dans une image commune de gestionnaires de la chose publique. Fer de lance d'une expérience PJD pour l'instant bien accueillie par l'opinion, le capital sympathie des islamistes n'a pas (encore ?) été atteint par un an de gouvernement, puisque le parti a remporté depuis un an 4 sièges au Parlement lors de législatives partielles : 2 à Tanger, 1 à Marrakech, le dernier à Inezgane. Chaque fois, le chef du gouvernement a mouillé la chemise lors des meetings électoraux. Ses principaux lieutenants aussi, suscitant l'agacement de l'opposition, qui a vainement crié au mélange des genres. Sur le terrain médiatique, les parlementaires du PJD maintiennent la pression. Les islamistes ont un adage pour défendre leur liberté de ton : « L'opinion est libre mais la décision oblige. » Dans la pratique, certains ministres islamistes ont continué à agir comme des parlementaires d'opposition. Menés par le charisme télévisuel de leur chef, Abdelilah Benkirane, ils ont enchaîné les déclarations tonitruantes : El Mostafa Ramid sur le tourisme à Marrakech, Lahcen Daoudi sur la fin de la gratuité de l'enseignement supérieur. Après ces couacs, le chef du gouvernement a réuni ses troupes pour demander de la retenue.

Double défi pour Benkirane

Le chef du gouvernement marocain est confronté à deux enjeux en 2013. Le premier est d'ordre politique. Il est clairement identifiable : Hamid Chabat. Le nouveau patron de l'Istiqlal est un partenaire incontournable de la coalition gouvernementale. Tout juste élu à la tête de la deuxième force du Parlement, Chabat a mis la pression sur son alter ego, Abdelilah Benkirane, qu'il traite en secrétaire général de parti et pas comme un chef de gouvernement. L'enjeu pour Chabat est un remaniement gouvernemental limité qui devrait lui permettre de se débarrasser notamment de l'actuel ministre des Finances, Nizar Baraka, gendre de l'ancien zaïm de l'Istiqlal, Abbas El Fassi. Au-delà de la gestion de coalition, Abdelilah Benkirane devra montrer sa capacité à redresser la barre de l'économie nationale. Pour retrouver une marge de manoeuvre budgétaire avant la fin de la législature en 2016, le gouvernement devra notamment activer la réforme de la Caisse de compensation, qui a absorbé, en 2012, 53 milliards de dirhams (4,7 milliards d'euros) de subventions sur les produits pétroliers et alimentaires. Y.A.A.

L'avenir des élites dirigeantes du PJD sera testé lors des prochaines élections communales. Parmi les ministres actuels, seul Rabbah a une expérience importante en la matière. En 2009, il a été porté à la tête de Kenitra, dans le Nord. Tous ses camarades ont plutôt choisi la députation. Son succès avait alors atténué la déception du parti de la lampe, qui n'avait pu donner la pleine mesure de sa progression en ne prenant aucune des grandes villes qu'il s'était fixé pour objectif de gouverner. Aboubakr Belkora avait été remercié de la mairie de Meknès pour « mauvaise gestion », quelques mois seulement avant les communales. En position de former des majorités dans plusieurs villes, le PJD avait été écarté de la mairie par l'engagement du Parti Authenticité et Modernité (PAM), grand vainqueur du scrutin. Pis, l'image d'intégrité du parti avait été écornée par la mise en cause de Jamaa Mouatassim, premier adjoint du maire de Salé, arrêté et poursuivi pour corruption et malversations, avant d'être gracié et nommé par le roi au Conseil économique et social le 21 février 2011. Il est aujourd'hui directeur du cabinet de Benkirane.

Pour les islamistes marocains, l'exemple vient de l'est, plus précisément de Turquie, que gouvernent les islamistes « occidentalisés » du parti AKP. Fort d'une expérience communale réussie à Istanbul, leur chef, Recep Tayyip Erdogan, a pu nouer une alliance avec les élites économiques anatoliennes et les classes moyennes pour mettre fin à la domination des vieilles élites aristocratiques stambouliotes. Un exemple qui fait rêver leurs frères marocains, en quête de durée.

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