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14/01/2013 à 15:48
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François Bozizé, le 30 décembre 2012. François Bozizé, le 30 décembre 2012. © AFP

Menacé par une rébellion qui contrôle encore plus de la moitié du pays, le président centrafricain est en position délicate. Sa chance : le Séléka est un attelage improbable. Retour sur les événements qui ont secoué le pays, depuis le 10 décembre.

(Cet article a été publié dans Jeune Afrique n°2713, daté du 6 au 12 janvier 2013, soit avant les pourparlers de paix de Libreville, qui ont abouti à un accord entre la rébellion, l'opposition politique et le pouvoir centrafricain. Lire ici le contenu de l'accord.)

François Bozizé sera-t-il encore le président de la Centrafrique le 15 mars prochain, dixième anniversaire de son accession au pouvoir ? On le sait tenace, physiquement courageux, avec une capacité de résilience frisant l'entêtement. On le sait aussi habile à diviser ses adversaires, à souffler le chaud et le froid, le français et le sango, le nationalisme et l'angélisme, l'apo­strophe et la contrition, absolument déterminé à ne pas se « laisser tondre comme Patassé », dit-il, faisant allusion à son prédécesseur, qu'il renversa en son absence. Mais cette fois, ce général de 66 ans a affaire à forte partie. Jamais depuis celle qu'il mena lui-même il y a dix ans une rébellion ne s'était approchée si près de Bangui que le Séléka, dont les avant-postes campent à une centaine de kilomètres de la capitale.

Rébellion hétéroclite, sans programme ni idéologie, déjà en proie aux querelles de chefs, mais bien armée, mobile, se nourrissant sur la bête au fur et à mesure de son avancée - diamants à Bria, tonnes de sucre à Bambari, véhicules 4x4 partout où elle en trouve - et suffisamment intelligente pour dissimuler ses rezzous derrière un écran de poudre aux yeux médiatique. Tout le contraire des forces loyalistes, en somme, qui ne sont jamais parvenues à faire rimer pillage avec efficacité.

Car c'est bien de cela qu'il s'agit, dans un pays oublié de Dieu où très rares sont les personnalités politiques à échapper aux accusations, passées ou présentes, de corruption, d'incompétence et de tribalisme, au point que nul ou presque n'a de leçon de bonne gouvernance à dispenser aux autres. Une comédie désespérante, une valse mortifère de postes, de pouvoir et surtout de prébendes. « Je cherche un homme », répétait Diogène en parcourant Athènes en plein jour avec sa lanterne. « Je cherche un patriote honnête », dirait le même en arpentant ce pays où sans cesse l'Histoire se répète. En pire.


François Bozizé lance un appel à la mobilisation, dans le centre de la capitale, le 27 décembre 2012. ©Reuters

« Les diables se sont réveillés »

C'est la périphrase employée par François Bozizé lors de son message de voeux le 31 décembre au soir pour qualifier la résurgence d'un cauchemar qui le hante depuis son accession au pouvoir : la rébellion. Attelage improbable de cinq mouvements politico-militaires dont deux sont des dissidences et deux des créations quasi ex nihilo inconnues avant les récents événements, le Séléka (« alliance », en sango) n'est au départ qu'une plateforme revendicative des oubliés du programme de démobilisation des milices. Il recrute pour l'essentiel au sein des ethnies goula et rounga du Nord-Est, proches des confins tchado-soudanais ouverts à tous les trafics, islamisées dans leur grande majorité et qui ont toujours évolué en marge de la vie nationale.

Le Séléka, qui s'est donné pour chef un ancien fonctionnaire sexagénaire formé à Moscou, originaire de la Vakaga et ex-consul à Nyala, dans le Sud-Darfour, Michel Djotodia (lequel avait déjà participé à une rébellion fin 2006 avant de trouver refuge au Bénin), déclenche une offensive le 10 décembre par la prise de la localité de Ndélé. Ses exigences sont alors purement pécuniaires. Ce n'est qu'après s'être emparés, une semaine plus tard, de la ville diamantifère de Bria, partiellement mise à sac au passage (tout comme le seront Kaga Bandoro et Bambari, où l'unique sucrerie du pays a été scrupuleusement pillée), que les « généraux » rebelles autoproclamés vont durcir leurs revendications, menacer la capitale et envisager la chute du président Bozizé.

Même si tout se joue sur un terrain qu'il ne connaît guère et sur lequel il n'a aucune prise, l'un des trois ou quatre porte-parole de la rébellion en France, Éric Néris Massi, va, de par ses capacités d'expression médiatique, jouer un rôle dans cette radicalisation. Ancien ministre d'Ange-Félix Patassé puis de François Bozizé avant de basculer lui aussi dans la rébellion, son beau-père Charles Massi a disparu début 2010 entre les mains des Faca (Forces armées centrafricaines) du côté de Bossembélé. Dire qu'il a un compte à régler avec le pouvoir est donc un euphémisme.

Panique à Bangui

Dès la chute de Ndélé, le 10 décembre, le général François Bozizé endosse le treillis et va lui-même inspecter ses troupes sur le front de Bria. Le spectacle est pathétique : armement disparate, absence totale de motivation, équipement en lambeaux (beaucoup de soldats n'ont pas de chaussures), encadrement défaillant, approvisionnement aléatoire, notamment en carburant. Une ambitieuse loi de programmation militaire avait certes prévu de faire passer les effectifs des Faca de 6 500 à 10 500 hommes en 2013, mais le financement promis (notamment par la France) n'est jamais venu, et le peu d'argent disponible a été détourné.

 

Déploiement de renforts congolais au sein de la Force multinationale d'Afrique centrale (Fomac), le 28 décembre, à Bangui. ©AFP

De retour à Bangui, Bozizé écarte le chef d'état-major Guillaume Lapo et place son fils Jean-Francis, 42 ans, ministre délégué à la Défense récemment promu général et ancien caporal-chef de l'armée française (il a notamment servi au sein du 6e RPIMa à Sarajevo), à la tête des opérations. Objectif : tenir coûte que coûte le verrou de Bambari, le temps de faire venir armes et renforts de l'extérieur. Dans la capitale, qui commence à se vider de ses expatriés, l'atmosphère s'alourdit brusquement le 23 décembre à l'annonce de la chute de Bambari. Des manifestants s'en prennent aux ambassades de France, des États-Unis et du Tchad à qui ils reprochent de « lâcher » le soldat Bozizé ou, dans le cas d'Idriss Déby Itno, de s'en tenir au strict minimum. Dans un discours enflammé en sango, au « kilomètre zéro », dans le centre de Bangui, François Bozizé, micro en main, en appelle aux mânes de Barthélemy Boganda et des résistants de la guerre du Kongo Wara, la grande révolte anticolonialiste de la fin des années 1920. Un peu partout, des comités d'autodéfense armés d'arcs, de flèches et de machettes surveillent les quartiers musulmans soupçonnés d'abriter la cinquième colonne des rebelles. On signale çà et là des bavures, voire des enlèvements, ainsi que la traversée depuis Zongo de supplétifs venus de RD Congo et installés à la Villa Houphouët, au nord de Bangui.

Le président Bozizé, qui a de bonnes relations avec les Sud-Africains depuis l'époque Thabo Mbeki (lequel lui avait fourni des spécialistes pour former sa sécurité rapprochée), lance un SOS à Jacob Zuma, en quête d'armes, de conseillers militaires privés et de munitions. Il en cherche ailleurs, au Rwanda, en Ouganda, partout où une main se tend et peu importe si c'est celle du diable. On craint alors le scénario du pire dans une ville où, à l'exception d'une poignée de fidèles dont son conseiller en communication, le Camerounais Henri Pascal Bolanga, la plupart des ministres et collaborateurs du chef ont quitté leur domicile et se sont mis aux abris, téléphones coupés.

Les voisins montent au front

Réunis le 21 décembre à N'Djamena en présence de François Bozizé, les chefs d'État du Congo, du Gabon et du Tchad ne cachent pas leur agacement. À leurs yeux, le président centrafricain est un personnage à la fois secret - « cet homme est un mystère, y compris pour lui-même ! » s'était exclamé le défunt Omar Bongo Ondimba après avoir examiné sa... signature - et têtu. « Il ne nous écoute pas, il ne bouge pas, c'est difficile », confiait il y a peu Idriss Déby Itno.

Trop indépendant, François Bozizé ? Obstiné à coup sûr et capable depuis toujours de dissimuler ses intentions, y compris à ses proches. Mais cette fois, il lui faut céder et promettre la tenue de négociations avec les rebelles, en échange d'un cessez-le-feu. Avait-il le choix ? Denis Sassou Nguesso, le président congolais, qui fait office de médiateur incontournable sur ce dossier, vient en effet de lui refuser le gros-porteur Iliouchine qu'il sollicitait pour aller chercher des hommes et du matériel à Kampala. « On ne peut à la fois négocier et contre-attaquer, lui a-t-il dit, tu dois t'asseoir et discuter. » Sage recommandation.

Le problème est que de son côté le Séléka, qui n'a pas été associé au sommet de N'Djamena et qui compte dans ses rangs un certain nombre de combattants venus du Tchad et du Soudan, n'en a cure. Après Bambari, il s'empare de Sibut et se rapproche de Damara, à deux heures de pick-up de Bangui. Son objectif est désormais clair : faire tomber Bozizé, au risque d'ensanglanter une nouvelle fois la capitale, comme lors des mutineries et tentatives de putsch de 1996, 1997, 2001 et 2003. Une telle perspective inquiète au plus haut point les chefs d'État de la région. Ils ne veulent pas qu'une rébellion certes militairement efficace mais peu fiable et acéphale, dont ils ne connaissent pas les vrais leaders - si tant est qu'ils existent - fasse main basse sur le pouvoir.

La visite à Bangui, manifestement coordonnée avec l'Élysée, du président en exercice de l'Union africaine, le Béninois Thomas Boni Yayi, au terme de laquelle un François Bozizé dos au mur concède la formation d'un gouvernement d'union nationale avec les rebelles et jure qu'il ne se représentera pas en 2016, les conforte dans leurs appréhensions. Perdre la main au profit d'une solution « dictée » depuis Paris : et si cela faisait jurisprudence ? Le brusque durcissement des voisins de la Centrafrique à l'encontre des rebelles, sommés de s'arrêter aux portes de Damara, ainsi que le renforcement des contingents tchadien, camerounais, congolais et gabonais placés en interposition autour de Bangui ne s'explique pas autrement. Si les préventions à l'égard de l'insaisissable président Bozizé n'ont pas varié, le risque de le voir chuter est considéré par ses voisins comme plus dommageable pour eux que son maintien.

Négocier, oui. Mais négocier quoi ?

Avant les pourparlers de Libreville, censés s'ouvrir vers le 10 janvier, tant le Séléka que l'opposition dite démocratique - dont les leaders les plus connus sont l'ancien Premier ministre de Patassé Martin Ziguélé, Joseph Bendounga, Nicolas Tiangaye et Jean-Jacques Demafouth, lesquels ont pris en marche le train d'une rébellion qui n'entend pas les voir tirer les marrons du feu à sa place - semblent s'être accordés sur une exigence commune : le départ de François Bozizé et la mise en place d'un exécutif de transition. S'agit-il d'une posture maximaliste, donc négociable, ou d'une condition sine qua non ? Dans le second cas, elle se heurtera sans nul doute au refus des chefs d'État de la région et bien sûr à la volonté de Bozizé de demeurer en place jusqu'au terme de son mandat. Après avoir limogé le 2 janvier son propre fils Jean-Francis, qui manifestement n'a pas apprécié les critiques acerbes de son père à l'encontre d'une armée dont il était le responsable, le président centrafricain a repris lui-même en main ce qui reste de ses troupes. Ceux qui le connaissent savent qu'il ne pense qu'à une seule chose : reconquérir la moitié de son pays perdue en trois semaines. Toutefois, si le Séléka n'est pas, aux yeux de beaucoup de Centrafricains, l'armée de libération qu'elle prétend désormais être - ne serait-ce que par la composition ethnique et religieuse de la plupart de ses membres -, le rapport des forces n'est pas, tout au moins pour l'instant, en faveur du chef de l'État. François Bozizé le sait. Aussi compte-t-il sur le temps, avec lequel il est passé maître dans l'art de jouer, pour effriter la détermination des rebelles et être son meilleur allié. 

[Depuis la rédaction de cet article, un accord de paix a été trouvé, à Libreville. Lire ici]

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