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31/12/2012 à 14:54
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Des rebelles syriens tirent sur des positions de l'armée, le 22 octobre 2012 à Alep. Des rebelles syriens tirent sur des positions de l'armée, le 22 octobre 2012 à Alep. © AFP

Peu désireuses d'intervenir elles-mêmes, les puissances occidentales pourraient décider de livrer du matériel militaire à la rébellion. Mais elles prendraient alors le risque de rendre impossible une solution négociée.

Les puissances occidentales seraient-elles en train de commettre une erreur en Syrie ? Nombre d'entre elles, comme la Grande-Bretagne, la France et les États-Unis ont, avec la Turquie, l'Arabie saoudite et le Qatar, reconnu la Coalition nationale syrienne, constituée le 11 novembre à Doha, comme le représentant légitime du peuple syrien. Ils sont maintenant sous pression pour fournir aux rebelles du matériel militaire « défensif » plus lourd et plus sophistiqué, comme des armes antiaériennes et antichars. On en débat en ce moment dans plusieurs capitales. Mais ces armes plus performantes suffiront-elles à faire tomber le président Bachar al-Assad ? La plupart des experts militaires en doutent.

Les rebelles, malgré quelques avancées significatives, sont encore loin de pouvoir porter le coup de grâce. Inquiets de la montée en puissance des groupes de combattants jihadistes, les États-Unis ont longtemps hésité à reconnaître la nouvelle coalition. Une illustration du dilemme auquel sont confrontées les puissances occidentales. Si les rebelles obtiennent un meilleur armement, ce qui est probable, le régime Assad ripostera en engageant ses armes les plus performantes dans la bataille, comme ses Mig-29, ses chars de combat les plus lourds et son artillerie à longue portée, restés jusqu'à présent dans les hangars. Il aurait déjà commencé début décembre à recourir à ses missiles Scud. Loin de conduire à l'amorce d'un dialogue, une telle escalade militaire promet des effusions de sang de plus en plus abondantes.

Avec ou sans Assad ?

L'opposition veut plus d'armes. Mais elle espère avant tout une intervention armée de l'Occident sur le modèle libyen. Une telle opération semble peu probable : les Russes imposeront leur veto à toute résolution de l'ONU qui autoriserait le recours à la force. De toute façon, aucune puissance occidentale ne veut être entraînée dans le conflit syrien. Et toutes sont bien aises de pouvoir se cacher derrière le veto russe. Mais, en armant les rebelles, les puissances occidentales et leurs alliés risquent de miner les efforts déployés par Lakhdar Brahimi, l'envoyé de l'ONU et de la Ligue arabe, pour faire cesser le bain de sang et préparer le terrain pour des négociations, comme elles avaient sapé les efforts de son prédécesseur, Kofi Annan. En soutenant du bout des lèvres l'objectif d'un cessez-le-feu et d'une transition négociée tout en armant les rebelles, ces puissances cautionnent la poursuite des combats. Le 29 novembre, Brahimi a déclaré au Conseil de sécurité de l'ONU détenir des éléments d'un plan de sortie de crise.

Ni le régime ni ses ennemis ne semblent prêts à un compromis.

Selon des sources diplomatiques arabes, ils incluraient la formation d'un gouvernement d'unité nationale qui rassemblerait des personnalités de l'opposition et des loyalistes et qui serait chargé d'organiser des élections libres et équitables sous super­vision internationale. Toujours selon les mêmes sources, Brahimi laisserait ouverte la question très litigieuse du sort d'Assad. L'opposition refuse d'envisager des pourparlers tant qu'il sera au pouvoir, mais pour les partisans du régime, en Syrie et à l'étranger, Assad doit participer au processus de transition. Brahimi, comme Kofi Annan, semble estimer que ce processus doit être « mené par les Syriens », ce qui implique la participation du président.

L'ombre d'Al-Qaïda

Le 11 décembre, Washington reconnaissait la Coalition nationale syrienne comme « représentant légitime du peuple syrien » tout en décidant d'inscrire sur sa liste des organisations terroristes la Jabhat al-Nusra. Constituée autour d'un noyau de jihadistes syriens aguerris en Irak, elle serait liée à Al-Qaïda, n'obéit pas à l'Armée syrienne libre (ASL) et n'hésite pas à recourir aux attentats, faisant de nombreuses victimes civiles. Mieux armés et financés que la plupart des brigades rebelles, ses membres impressionnent par leur détermination et leur indifférence à la mort : nombreux sont les rebelles, islamistes ou non, qui rejoignent ses rangs, où l'on compte aussi une minorité de combattants étrangers. La prise de la base militaire Cheikh Souleimane, près d'Alep, le 10 décembre, a été son dernier grand fait d'armes. Et son but ultime est d'instaurer un État islamique. En Syrie, l'inscription du groupe sur la liste noire du département d'État a été mal ressentie par les opposants, dont le mot d'ordre, le 14 décembre, était « Bachar, seul terroriste ».

Jusqu'au-boutisme

La tâche de Brahimi est pratiquement impossible. Ni le régime ni ses ennemis ne semblent prêts à un compromis. La plupart des factions de l'opposition, en particulier les groupes combattants, déclarent qu'elles poursuivront la lutte jusqu'à la chute d'Assad. Ce dernier, de son côté, veut les écraser. Bref, aucun des deux camps ne pense que l'heure d'un règlement politique est venue. Chacun cherche à faire pencher le rapport de force militaire en sa faveur avant d'envisager des négociations. Mais tant de sang a déjà été versé et tant de haine suscitée qu'il ne reste guère d'espace pour la pensée rationnelle ou pour le compromis. La formation de la nouvelle coalition constitue cependant un net progrès par rapport au Conseil national syrien (CNS), basé en Turquie, qu'elle a assimilé et remplacé. Elle est plus représentative des diverses factions de l'opposition. Son président, Moaz al-Khatib, jouit d'une position favorable : damascène (à l'instar de Riad Seif, l'un de ses deux vice-présidents), c'est un musulman modéré, acceptable pour beaucoup de chrétiens et une bonne partie de la majorité silencieuse. Des loyalistes pourraient être prêts à se rallier à lui. Surtout, il a vécu et travaillé toute sa vie en Syrie et connaît bien les différentes communautés qui constituent la mosaïque syrienne.

Contrairement à certains membres du CNS en exil depuis des décennies, il n'a quitté son pays natal que récemment. Mais Khatib n'est pas un politique ; c'est un intellectuel et un universitaire, et il se pourrait qu'on ait un peu trop présumé de ses forces. La coalition qu'il dirige souffre de multiples défauts. Elle ne représente pas les nombreuses minorités du pays. Aucun groupe kurde n'a souhaité la rejoindre. Les Alaouites en sont bien sûr absents. En outre, cette assemblée de civils en exil aura du mal à s'imposer face aux combattants, qui la rejettent comme une création étrangère. Les groupes jihadistes en particulier, qui ne cessent de monter en puissance et dont certains sont liés à Al-Qaïda, détestent l'opposition civile de l'extérieur. Ils n'ont pas de temps à perdre avec ceux qui ne se réclament pas du jihad. Leur objectif : créer un État islamique par la force des armes. L'embryon d'un tel État existe déjà dans la partie d'Alep passée sous le contrôle des rebelles. Khatib est aussi confronté aux dissonances entre les pays qui ont reconnu sa coalition. Chacun semble soutenir des groupes différents, aux agendas divergents. La Syrie est ainsi devenue le champ de bataille de puissances étrangères.

Les combats, ces prochains mois, promettent d'être particulièrement sanglants.

Fin d'une époque

L'issue de la politique occidentale ne fait guère de doute. Elle conduira tout droit à l'escalade militaire, à davantage de victimes dans les deux camps, à l'amplification des dissensions et des haines confessionnelles, chaque communauté prenant les armes pour se défendre. Pis, l'escalade militaire provoquera une fragmentation encore plus profonde du pays. Chaque camp luttera pour défendre les territoires qu'il contrôle : les combats, ces prochains mois, promettent d'être particulièrement sanglants.

Enfin, un des dommages majeurs de ce conflit est la fin de l'influence régionale de Damas. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la Syrie a joué un rôle de pivot sur la scène politique arabe, associée, selon les époques, à l'Irak, à l'Arabie saoudite, à l'Iran et plus récemment à la Turquie. On avait l'habitude de dire qu'il ne pouvait y avoir de guerre sans l'Égypte, ni de paix sans la Syrie. Cette dernière a été le fer de lance de la lutte contre Israël, rôle qu'elle a continué de jouer ces dernières décennies en tant que membre de l'« axe de la résistance » avec l'Iran et le Hezbollah libanais. Son effondrement annonce une nouvelle configuration régionale où les islamistes de tout poil seront vraisemblablement destinés à jouer un rôle plus déterminant. Comme me l'a assuré une importante personnalité arabe récemment, « la Syrie telle que nous la connaissions n'existe plus » !

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