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31/12/2012 à 09:20
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Patrice Lumumba (à dr.) et Joseph Okito, après leur arrestation en décembre 1960. Patrice Lumumba (à dr.) et Joseph Okito, après leur arrestation en décembre 1960. © AFP

Le 17 janvier 1961, l'ancien Premier ministre congolais Patrice Lumumba était assassiné. Une mort tragique orchestrée depuis Léopoldville, Bruxelles et Washington. Et sur laquelle la justice belge a récemment décidé d'enquêter.

Il y a de la barbarie dans l'exécution de Patrice Lumumba, sur laquelle la justice belge a décidé, le 12 décembre, d'ouvrir une enquête. Le 2 décembre 1960, quand l'ancien Premier ministre est exhibé à l'aéroport de Léopoldville (Kinshasa), après sa capture sur la route de Stanleyville (Kisangani) par Joseph-Désiré Mobutu, le chef d'état-major de l'armée congolaise, il n'est déjà plus traité comme un homme. Le soldat qui le saisit par les cheveux et lui relève la tête pour le montrer aux caméras... L'image reste dans toutes les mémoires. Le vainqueur des élections de mai 1960 n'est plus qu'un trophée de chasse.

Le dernier jour de sa vie, le 17 janvier 1961, ses bourreaux sont d'une cruauté indicible. Dans le DC-4 qui l'emmène de Moanda à Élisabethville (Lubumbashi), ses gardes congolais sont imbibés de whisky. Ils le frappent si fort, à coups de pied, à coups de crosse, que le commandant de bord belge leur fait remarquer que des mouvements aussi brusques menacent la sécurité de l'avion. À l'atterrissage, avec ses deux compagnons de supplice (Joseph Okito et Maurice Mpolo), il est encore roué de coups. Un sous-officier belge participe au lynchage. Dans la villa où ils sont gardés avant leur assassinat, plusieurs ministres du gouvernement katangais s'y mettent à leur tour. « Le costume de Moïse Tshombe [président autoproclamé du Katanga, NDLR] était tâché de sang », dira le lendemain son chef de cabinet. À 23 heures, c'est l'exécution. Dans une clairière, un capitaine belge commande le peloton, composé de quatre Congolais. Tshombe est là, avec ses ministres. Et, comme si cela ne suffisait pas, quelques jours après la rafale mortelle, les corps des trois suppliciés sont découpés et dissous dans un fût d'acide sulfurique par deux policiers belges. Le degré zéro de l'humanité.

À l'origine de cette cruauté, la peur qui s'est emparée des Blancs du Congo. Pourquoi ce sous-officier belge frappe-t-il Lumumba, ce 17 janvier 1961 ? Parce qu'il veut « venger » les femmes blanches violées six mois plus tôt à Thysville (aujourd'hui Mbanza-Ngungu), à 150 km au sud-ouest de Léopoldville. Dans le Congo de l'époque vivent plusieurs dizaines de milliers d'Européens, des Belges pour la plupart. Comme l'Algérie, comme l'Afrique du Sud, le Congo est une colonie de peuplement. La presse anglo-saxonne compare volontiers ce pays au régime d'apartheid d'Afrique du Sud. Chez les ultras belges du Katanga, le colonel Massu, le chef des parachutistes français d'Alger, est un héros. « Ce que fut le Congo belge est devenu un chaos », a lancé Baudouin, le roi des Belges, trois semaines après l'indépendance, le 21 juillet 1960. Et pour lui, l'homme du chaos, c'est Lumumba. En septembre, le Parlement belge a voté des fonds secrets pour financer le camp anti-Lumumba. À la tête de l'Opération des Nations unies au Congo (Onuc), l'Américain Andrew Cordier a confié à l'un de ses proches : « Nkrumah est le Mussolini d'Afrique, et Lumumba son petit Hitler. » Et le numéro un des services secrets belges à Léopoldville, le colonel Marlière, qui appelle Lumumba Satan dans ses messages codés, a affirmé : « Cet homme doit être supprimé, c'est une oeuvre de salubrité publique. »

Racisme

Les hommes clés de l'affaire

o Gaston Eyskens (1905-1988), Premier ministre belge de juin 1958 à avril 1961, il est habile et coriace. Les coalitions changent, mais lui, l'ancien professeur à l'université catholique de Louvain, reste aux affaires. La preuve : en août 1960, il résiste à une offensive du roi Baudouin, qui le trouve trop modéré sur le dossier congolais et veut le débarquer.

o Le comte Harold d'Aspremont Lynden (1914-1967), ministre des Affaires africaines de septembre 1960 à avril 1961. Aspremont, c'est le Foccart de Bruxelles. Ancien résistant, il est au cabinet du Premier ministre quand le Katanga fait sécession. Aussitôt, Eyskens l'y envoie comme proconsul, puis lui confie les commandes du Congo à Bruxelles. Le mot d'ordre du 6 octobre : « L'objectif principal est évidemment l'élimination définitive de Lumumba », c'est lui. Le télex du 16 janvier à Élisabethville, c'est encore lui.

o Joseph Kasa-Vubu (1915-1969), premier président de la République du Congo à partir du 30 juin 1960.

o Le colonel Joseph-Désiré Mobutu (1930-1997), chef d'état-major de l'armée congolaise à partir du 5 juillet 1960. Le 14 septembre, il « neutralise » Kasa-Vubu et Lumumba et prend le pouvoir une première fois.

o Victor Nendaka (1923-2002), directeur de la Sûreté congolaise à partir de septembre 1960. Très brillant, il est d'abord le bras droit de Lumumba, puis celui de Mobutu. o Le colonel Louis Marlière (mort en mai 2000), chef des services belges à Léopoldville et conseiller de Mobutu à partir de juillet 1960.

o Larry Devlin (1922-2008), chef de la CIA au Congo de 1960 à 1967.

La peur, donc, mais aussi une bonne dose de racisme ordinaire. En 2001, une commission parlementaire belge dira pudiquement qu'« en 1960, la mentalité de certains Belges demeurait imprégnée de colonialisme. » Dans les années 1950, l'évêque du Katanga, Mgr de Hemptinne, déclarait encore que « la race noire (n'avait) rien derrière elle. Peuple sans écriture, peuple sans Histoire, sans philosophie, sans consistance aucune... » L'autre ressort de cette cruauté, c'est l'anticommunisme. En juillet 1960, Lumumba a commis la maladresse de demander l'aide des Soviétiques pour transporter ses troupes jusqu'au front katangais. Le 18 août, à Washington, le président Eisenhower a présidé une réunion du Conseil de sécurité nationale. Le directeur de la CIA, Allen Dulles, a plaidé pour l'élimination physique de Lumumba. « Il y eut un silence de quinze secondes, puis le meeting se poursuivit », racontera un témoin. D'où la fameuse tentative d'empoisonnement avec un dentifrice spécial. « Si Lumumba se brosse les dents avec, il attrapera une poliomyélite foudroyante. Ni vu ni connu », avait alors confié un tueur professionnel à Larry Devlin, le chef de la CIA au Congo...

"Si je meurs demain, ce sera parce qu'un Blanc aura armé un Noir", avait un jour dit Lumumba.

Diabolique

Un jour, Lumumba a dit : « Si je meurs demain, ce sera parce qu'un Blanc aura armé un Noir. » C'est après la pénible scène de son arrestation, en décembre 1960, que les Belges et les Américains conçoivent ce plan diabolique : faire éliminer Lumumba par ses frères congolais. À Léopoldville ? Non. Mobutu lui-même est réticent. Il a été très proche du leader du Mouvement national congolais (MNC). Il connaît son charisme au Congo et sur tout le continent - en 1958, lors d'une conférence à Accra, Lumumba a fraternisé avec Nasser, Nkrumah et Sékou Touré. Rusé, Mobutu sait que, s'il porte la responsabilité directe de la mort de Lumumba, il le paiera un jour. Par ailleurs, le 24 novembre, les Nations unies ont reconnu le gouvernement de Kasa-Vubu aux dépens de celui de Lumumba (53 voix contre 24). Pour les Occidentaux, ce n'est pas le moment de mettre un assassinat politique sur le dos de leur ami Kasa-Vubu. Son régime est trop fragile. Reste la solution katangaise. En juillet 1960, la province cuprifère du sud du Congo a proclamé son indépendance. Moïse Tshombe préside, mais les Belges gouvernent. Tshombe a toutes les raisons de vouloir éliminer Lumumba, mais, comme Mobutu, il devine que le prix à payer sera très lourd. D'abord pour sa chère province. Fini l'espoir de la reconnaissance internationale d'un Katanga indépendant. Ensuite pour lui-même. Et il n'a pas tort : dès que le Front de libération nationale (FLN) prendra le pouvoir à Alger, il poursuivra Tshombe de sa haine vengeresse, lui qu'il tient en partie pour responsable de la mort de Lumumba. En juin 1967, le président Boumédiène fera détourner son avion au-dessus des Baléares, et l'enfermera dans un cachot où il mourra deux ans plus tard, officiellement d'une « crise cardiaque ».

En 1960, Tshombe pressent-il tout cela ? Ce qui est sûr, c'est que jusqu'à la mi-janvier 1961, ses tuteurs belges d'Élisabethville et lui-même ont fait savoir à Bruxelles qu'ils ne voulaient pas recevoir le « cadeau empoisonné » Lumumba.

Le 13 janvier 1961, tout s'emballe. Une mutinerie éclate au camp militaire de Thysville, où Lumumba est enfermé depuis six semaines. Du fond de son cachot, le tribun nationaliste a retourné une partie de ses geôliers. Panique chez les Blancs de Léopoldville. Mobutu et Victor Nendaka, le directeur de la Sûreté, un dur, réquisitionnent Kasa-Vubu et s'envolent pour Thysville, où ils rétablissent la situation in extremis, avec des liasses de billets. Mais le chef du camp, le colonel Bobozo, un Ngbandi comme Mobutu, dit à celui-ci : « Si une nouvelle mutinerie éclate, je ne pourrai plus garder Lumumba en prison. »

Aussitôt, le scénario katangais est enclenché. Le 16 janvier au matin, un télex de Bruxelles intime l'ordre à Élisabethville de recevoir le prisonnier. Vu les propos publics des ministres de Tshombe (« S'il vient chez nous, nous le tuerons »), aucun doute n'est permis sur le sort qui attend Lumumba. Ce jour-là, le Premier ministre belge, Gaston Eyskens, et Mobutu décident de sang-froid la mort de Lumumba, avec la bénédiction de Dwight Eisenhower. Un crime d'État et, pour les Congolais, le premier pas d'une longue descente aux enfers.

Qui sont les huit Belges encore en vie mis en cause par la justice ?

La famille Lumumba, à l'origine de la procédure, refuse de dévoiler leurs noms. Selon l'agence Belga, il pourrait notamment s'agir de Jacques Brassinne, un diplomate qui était, sous la présidence Tshombe, membre du « Bureau conseil », le gouvernement parallèle des Belges à Élisabethville. Étienne Davignon serait également dans le viseur : ancien vice-président de la Commission européenne, père de la compagnie Brussels Airlines, il était à l'époque diplomate. Quant à Charles Huyghé, il était le chef de cabinet du ministre katangais de la Défense. Vu leur jeune âge au moment des faits, tous trois n'étaient sans doute que des seconds couteaux.

 

 

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