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26/12/2012 à 10:35
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Abbas Habib, tenant le portrait de son fils mort en avril. Abbas Habib, tenant le portrait de son fils mort en avril. © Laurent de Saint Périer

Déclenché le 14 février 2011 dans le sillage des révolutions arabes, le mouvement de contestation a été réprimé dans le sang. Qu'en reste-t-il aujourd'hui ? Reportage.

« La paix à Bahreïn ne sera pas assurée sans l'instauration de la démocratie. Le changement est impératif, sinon la situation pourrait devenir explosive. » Tunique et turban immaculés, le cheikh Ali Salman distille d'une voix douce son prêche du vendredi dans une petite mosquée chiite du centre de Manama, capitale du royaume. Imam très écouté, Salman est aussi le chef d'Al-Wifaq, le grand parti, d'obédience islamiste, de l'opposition. Une semaine plus tard, le 7 décembre, il durcissait le ton devant les milliers de manifestants venus réclamer à nouveau la démocratie, malgré l'interdiction de se rassembler décrétée fin octobre. « Notre sang a coulé, notre sécurité n'est plus assurée et notre économie s'est effondrée. Pourquoi ? Pour un groupe d'individus qui décident de tout dans ce pays ! Nous devons bâtir un État démocratique où la volonté populaire sera respectée sans pouvoir être contrecarrée », a tonné le religieux.

Tout a commencé le 14 février 2011. Ce jour-là, décrété « jour de colère », des dizaines de milliers de Bahreïnis se rassemblent place de la Perle, vaste rond-point au centre duquel s'élevaient six grandes flèches de béton couronnées d'une perle - source de la prospérité des émirs du Golfe avant que n'y jaillisse le pétrole -, pour réclamer des emplois, la fin de la corruption et une réelle démocratie. Des tentes se dressent. Et la première victime des forces de l'ordre tombe. Hésitant entre répression et négociation, le Trône commence par donner sa chance au prince héritier, Salman Ibn Hamad Al Khalifa, conciliateur et réformiste. Des prisonniers politiques sont libérés, l'occupation de la place de la Perle est tolérée et l'ouverture d'un dialogue national est promise. Si l'aile dure de l'opposition demande le renversement de la famille régnante et la proclamation de la république, son courant majoritaire, dominé par Al-Wifaq, chiite, et le Waad, socialiste et laïc, n'exige que la démission du gouvernement et l'instauration d'une monarchie constitutionnelle où la nomination du Premier ministre ne reviendrait plus au roi mais au Parlement.

Ligne dure

Les premières concessions du régime n'affaiblissent pas la détermination de l'opposition, qui dénonce des manoeuvres dilatoires : le 27 février, Al-Wifaq démissionne du Parlement, où il occupait dix-huit sièges sur quarante. Les affrontements et les appels à la grève se multiplient. Un mois après la prise de la Perle, le pouvoir finit par adopter la ligne dure prônée par le très réactionnaire prince Khalifa Ibn Salman Al Khalifa, 77 ans, inamovible Premier ministre depuis l'indépendance, en 1971, qui demande l'intervention militaire du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Le 14 mars, 1 000 soldats saoudiens et 500 émiratis franchissent le pont qui sépare l'Arabie saoudite de l'archipel. L'État d'urgence est proclamé, et la place de la Perle est évacuée à coups de chevrotine et de gaz. L'armée pénètre même dans l'hôpital de Salmaniya, où affluent les blessés, immédiatement fichés et brutalement interrogés. Des dizaines de médecins et d'infirmiers sont arrêtées   et poursuivis pour complicité avec les révolutionnaires. Dès lors, les opposants sont condamnés à l'action clandestine, criant à l'unisson « Dieu est grand ! » à la nuit tombée ou organisant des marches et des rassemblements éclairs.

Ali Salman, secrétaire général du parti d'opposition Al-Wifaq. ©Laurent de Saint Périer

Vingt et un mois plus tard, la situation semble totalement bloquée : le gouvernement a bien fait quelques gestes, comme la création d'une Commission d'enquête indépendante sur les violations commises pendant la répression. « De la poudre aux yeux », réplique l'opposition. Pour Ali Salman, « le pouvoir ment quand il parle de dialogue et de réformes. Il y a bien des gens ouverts au gouvernement, mais leurs voix ne portent pas et la patience du peuple touche à sa fin... » Proche du Waad, Abdulnabi Alekry préside la Société bahreïnie pour la transparence. « Voilà la réalité du dialogue ! » tempête-t-il en indiquant de hauts murs percés de longues meurtrières qui courent le long du ministère de l'Intérieur : des cellules flambant neuves... « Le prince héritier a été mis au placard et sert de potiche pour l'opinion internationale, poursuit-il. Les Khalifa jouent la montre, mais il ne leur reste plus que l'Arabie saoudite et les Émirats, et avec le temps ils deviennent de plus en plus violents. »

Sombre bilan

Depuis le début de la contestation, la répression a fait 84 morts. Un chiffre impressionnant dans un pays qui compte un peu plus de 1,2 million d'habitants, dont 60 % de chiites. Dans les geôles du régime croupissent également 1 800 prisonniers politiques. Et pour ceux qui n'ont pas fini en prison, c'est la déchéance de la nationalité qui les attend. Le 7 novembre dernier, 31 opposants ont connu cette sanction.

Aujourd'hui, le monument de la Perle, emblème de la révolution, a été rasé, et le régime est allé jusqu'à retirer de la circulation les pièces d'un demi-dinar à son effigie. Mais ses images sont partout, taguées sur les murs, en miniature dans les maisons, stylisées sur les logos des mouvements contestataires. Le rond-point est devenu un carrefour interdit à la circulation, incessamment surveillé par les forces de sécurité. Ali, chauffeur de taxi, montre rageusement les blocs de béton couverts de barbelés qui en bloquent les accès. Et raconte comment les militants s'amusent parfois à provoquer la paranoïa policière en s'envoyant des SMS de faux rassemblements qui entraînent l'irruption massive d'uniformes gesticulant sur la place déserte. Non loin, un complexe fermé au bord d'un terrain vague. « Une résidence d'étudiants transformée en caserne pour soldats étrangers... », détaille le chauffeur de taxi.

Dans les quartiers modernes aux orgueilleuses tours de verre et d'acier, nul signe des tensions, à part de grandes pancartes « à céder » ou « à louer » sur la façade, qui trahissent le marasme économique. Mais dans les faubourgs défavorisés de Manama, les murs sont recouverts de graffitis qui appellent à la chute du gouvernement ou de la monarchie. Le matin, des escouades loyalistes les peinturlurent, mais les activistes les reproduisent la nuit, un étage plus haut... À Bilad al-Kadim, quartier pauvre non loin du centre-ville, des bandes de gamins font le V de la victoire, battent des mains au rythme des slogans révolutionnaires. L'un d'eux tire jusqu'au menton son bonnet noir : une cagoule d'activiste qui ne laisse apparaître que ses yeux. « Il y a eu à nouveau des affrontements hier soir. L'air était envahi de lacrymogène, je n'ai pas pu dormir, raconte Saïd Hassan, 23 ans, employé chez l'opérateur télécoms Zain. Parfois, la police vient sans raison, force les portes des maisons pour tout casser et piller... » Au deuxième étage d'un petit immeuble, la famille Abbas Habib s'entasse à dix dans trois petites pièces. Les cinq fils palabrent, assis sur le sol de l'entrée qui tient lieu de salon. Dans une minuscule chambre, le père, invalide, vit entouré des photos de son fils Salah. Le 21 avril dernier, il a été arrêté, cruellement torturé et abandonné à l'agonie après avoir reçu une décharge de chevrotine. Le martyr a laissé une veuve et cinq enfants. « Il faut que le roi Hamad parte et que vienne un juste, qu'il soit sunnite, chiite, chrétien ou juif... », lâche l'un des frères.

"Complot"

Car la fracture sociale et politique qui a poussé des milliers de Bahreïnis dans la rue recoupe le clivage communautaire ancestral entre chiites et sunnites. Au XVIIIe siècle, la dynastie sunnite des Al Khalifa s'est imposée par les armes et conserve aujourd'hui le contrôle politique et économique du pays. Malgré les dénégations officielles, les chiites se plaignent de discriminations dans tous les domaines : on leur préfère des Bahreïnis sunnites dans le public, des immigrés dans le privé, et nombre d'entre eux auraient été licenciés pour leur appartenance à l'opposition. Quelle proportion de la population locale représentent-ils ? 80 % pour les membres de la communauté, 51 % pour les partisans du régime... Laurence Louër, spécialiste des mouvements chiites du Centre d'études des relations internationales (Ceri), retient une estimation de 60 % et cite les travaux d'un chercheur américain établissant que les chances des chiites de travailler dans le public sont réduites. Elle rappelle que pas moins de cinq intifadas ont secoué l'archipel depuis les années 1930, dont la plus grave a eu lieu entre 1994 et 1998. En 1999, quand le cheikh Hamad succède à son père, il concède quelques réformes, rétablit le Parlement aboli en 1975, mais érige son émirat en royaume, renforçant in fine ses propres pouvoirs. Réformes bridées, tarissement du pétrole et mauvaise conjoncture internationale : la crise sociale et économique s'aggrave dans les années 2000 pour exploser en 2011.

Mais Samira Rajab, la ministre de l'Information, chiite mais loyaliste, ne démord pas de sa lecture confessionnelle et géopolitique de la contestation : « Il s'agit d'un soulèvement chiite islamiste qui vise, avec la complicité active de l'Iran, à l'instauration de la wilayat al-faqih [le mode de gouvernement adopté par la République des mollahs, NDLR]. » Ali Salman rejette cette accusation : « Ce discours dure depuis plus de cinquante ans et vous avez pu l'entendre récemment dans les bouches de Ben Ali, Moubarak et Bachar al-Assad... » Et ceux que le régime accuse de trahison dénoncent à leur tour la vassalisation du pouvoir par l'Arabie saoudite. À entendre les scénarios décrits par les uns et par les autres, Bahreïn serait devenu un grand théâtre de marionnettes dont les fils seraient tirés par Téhéran et Riyad. Une scène paralysée par un dialogue de sourds qui conduit à la radicalisation croissante des deux camps. Le 5 novembre, pour la première fois, cinq bombes artisanales ont explosé à Manama, tuant deux travailleurs asiatiques. Pour Ali Salman, la violence ne peut en aucun cas être une option, mais il est inquiet : « Le peuple est de plus en plus exaspéré, la colère monte et je suis effrayé d'entendre maintenant des jeunes crier qu'ils sont prêts à tout, même à la mort. » 

___________

Laurent de Saint Périer, envoyé spécial à Mana

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