La dépouille de l'ancien ministre des Affaires étrangères, Mansour Kikhia, disparu en 1993 a été retrouvée. Mais le mystère de son enlèvement et de son assassinat reste entier.
Après dix-neuf ans d'attente, l'enlèvement de Mansour Kikhia, opposant notoire de Kaddafi, est en passe de trouver son épilogue. La dépouille de l'ancien ministre libyen des Affaires étrangères a été enterrée à Benghazi, sa ville natale, le 3 décembre. La veille, une cérémonie officielle, en présence de nombre de ses camarades de l'opposition en exil, a été organisée par le ministère des Affaires étrangères à Tripoli. Étaient également présents le président du Congrès général national (CGN, Parlement), Mohamed el-Megaryef, et d'autres membres du gouvernement ou du Conseil national de transition (CNT), aujourd'hui dissous. Chacun a eu un mot à la mémoire du plus célèbre des opposants de Kaddafi.
Kikhia avait disparu dans la soirée du 10 décembre 1993 après avoir quitté l'hôtel Safir, au Caire. Certains de ses camarades se sont souvenus de la rencontre d'Alger, réunissant l'opposition libyenne à l'initiative de Kikhia, en octobre 1993, moins de deux mois avant son enlèvement. Le mystère de son kidnapping et de l'assassinat reste entier. Son épouse, Baha Kikhia, qui s'est battue sans relâche pour que toute la lumière soit faite, a confié à J.A. que son mari avait été contacté, avec insistance, par des proches de Kaddafi pour une rencontre avec ce dernier. Elle a aussi établi qu'un émissaire libyen, un dénommé Nejm, avait rencontré Kikhia le 10 décembre et que quatre berlines diplomatiques avaient traversé la frontière à l'ouest d'Alexandrie au lendemain de sa disparition. Hosni Moubarak n'a jamais vraiment enquêté sur cette « non-affaire », ce qui a permis à Kaddafi de constamment se défausser sur ses voisins. Pourtant, des dignitaires libyens étaient fort nombreux autour du Sheraton, au même moment. Parmi eux, Brahim Bechari, l'ambassadeur au Caire, mais surtout le sinistre Abdallah Senoussi, qui peut seul reconstituer le puzzle.
Gangstérisme d'État
Impliquant aussi le voisin égyptien, l'enlèvement de Mansour Kikhia est emblématique de la répression kaddafiste. Comme l'affaire Ben Barka au Maroc, il incarnait aux yeux des opposants l'archétype du gangstérisme d'État. C'est le transfert en Libye, le 5 septembre, du chef des services de renseignements Abdallah Senoussi qui a tout débloqué. Ce n'est pas pour rien que l'homme est surnommé « la boîte noire ». Les secrets les mieux gardés de la longue nuit kaddafiste, c'est lui. Devant les enquêteurs libyens, il n'a apparemment pas tardé à parler. Sur ses indications, trois corps ont été retrouvés enterrés dans le jardin d'une villa à Tripoli. Au départ, on a pensé à Moussa Sadr, l'imam chiite enlevé en 1978 et devenu l'objet d'une adoration mystique au Liban. Les autorités de Beyrouth insistaient depuis des mois auprès du CNT pour élucider cet autre mystère. Mais les analyses ADN ont été catégoriques. On a alors contacteé le frère de Mansour, Rachid Kikhia, pour aider à l'identifier. Ce qui a été fait mi-novembre grâce à de nouvelles analyses ADN à Sarajevo.
Pendant dix-neuf ans, la famille Kikhia a frappé à toutes les portes, enquêtant, interpellant le colonel Kaddafi, plaidant la cause du disparu auprès des dirigeants étrangers, dont le président Bill Clinton - Baha, l'épouse de Kikhia, a la nationalité américaine -, mais sans résultat probant. Depuis longtemps, face aux rumeurs contradictoires, ses proches avaient fini par ne plus accorder de crédit aux « révélations » qu'on leur vendait comme on jette une dose de drogue à un toxicomane. Puis le soulèvement de 2011 et la guerre contre Kaddafi ont ouvert l'odieuse boîte à secrets du régime. Maintenant que le sort de Mansour Kikhia est connu, le combat pour juger les coupables ne fait que commencer

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