Affrontements politiques, économie anémique, réformes au point mort... Deux ans après la révolution, la Tunisie n'est toujours pas stabilisée. Et pâtit de l'intolérance et de l'incompétence d'une frange du parti Ennahdha.
La Tunisie s'enfonce. Chaque jour un peu plus. Les signes inquiétants se multiplient, et les affrontements, qui ne sont pas seulement verbaux, sont quasi permanents. Les sentiments les mieux partagés ? Bellicisme pour les plus engagés ; irrésolution pour les autres. Voici aussi venu le temps des démonstrations de force : un jour, les salafistes ; le lendemain, l'opposition ou les habitants des régions défavorisées ; le surlendemain, les syndicats ou les désormais célèbres comités de défense de la révolution, sombres émanations miliciennes d'Ennahdha.
Dernier épisode en date : l'attaque, le 4 décembre, par lesdits miliciens, du siège de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), la puissante centrale syndicale devenue le véritable fer de lance de l'opposition aux islamistes. Conséquence : une grève générale a été annoncée pour le 13 décembre, mais elle a été annulée in extremis. 
Le contexte de ces joutes n'est guère plus rassurant : plus de un an après les élections, la Constituante avance à un rythme de tortue luth, le chômage progresse, les prix flambent et les investisseurs attendent une éclaircie qui ne vient pas. Comment en est-on arrivé là ? Il y a d'abord des raisons objectives, inhérentes à une transition menée dans un pays où les élites, qui n'ont connu que la dictature, n'ont jamais été préparées à diriger, et où la perspective d'accéder enfin au pouvoir a aiguisé tous les appétits. Mais il en existe d'autres, dont la moindre n'est pas le comportement d'Ennahdha. Car la formation islamiste est bel et bien au coeur de ce maelstrom.
Fracture
Jusqu'aux élections du 23 octobre 2011, le parti de Rached Ghannouchi, traversé de courants contradictoires mais au mode de fonctionnement interne beaucoup plus démocratique qu'on ne le pense, avançait masqué. À l'époque, son principal clivage interne opposait modernistes et conservateurs. Depuis son arrivée au pouvoir, qu'il partage avec des partenaires beaucoup moins puissants, le Congrès pour la République du président Moncef Marzouki, et Ettakatol, de Mustapha Ben Jaafar (à la tête de l'Assemblée), cette fracture interne s'est déplacée sur un autre front, celui de l'intérêt général. D'un côté, ceux qui, conscients qu'il faut sortir le pays de l'ornière et renouer les fils du dialogue politique, ont le sens de l'État. De l'autre, une frange de dirigeants et de militants qui n'ont qu'une idée en tête : conquérir chaque pan d'un pouvoir qu'ils ne veulent plus partager.
Cette opposition épouse les contours historiques d'une formation dont les membres ont suivi deux parcours distincts. Les uns ont passé de longues et éprouvantes années dans les geôles de Ben Ali, les autres ont vécu en exil. Les premiers, paradoxalement, incarnent le camp des « patriotes » et ne semblent guère assoiffés de revanche. Ils connaissent vraiment la Tunisie, ont noué des relations parfois étonnantes en prison et sont moins sensibles au chant des sirènes wahhabites venues du Moyen-Orient que leurs collègues qui en ont été bercés à Londres ou ailleurs. Une dualité que l'on retrouve au sommet du parti, entre un Hamadi Jebali qui fait montre d'un certain sens de l'État et un Ghannouchi dont les discours font souvent froid dans le dos. Résultat : Ennahdha, divisée, ne parvient pas à maîtriser un pouvoir trop lourd pour elle. Ce qui ne l'empêche nullement d'installer ses ouailles à tous les échelons, y compris au sein d'une administration jadis réputée efficace. À force de placer ses partisans - qui sont souvent loin d'avoir le niveau requis -, elle s'expose à une volée de critiques sur son incompétence.
Contre-pouvoirs
Légitimée par les urnes mais fragilisée par son bilan, Ennahdha n'est plus aussi sûre de dominer la scène politique. L'opposition s'est réorganisée autour de Béji Caïd Essebsi, l'ancien Premier ministre, et de sa formation, Nidaa Tounes. Le président Marzouki prend ses distances. La société civile et l'UGTT s'érigent en contre-pouvoirs. Ennahdha est donc souvent tentée de passer en force. Elle veut ainsi coûte que coûte contrôler l'Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), chargée d'organiser les prochains scrutins, présidentiel et législatif. Résultat, il semble peu probable que l'échéance fixée, autour de juin 2013, puisse être tenue. Kamel Jendoubi, ex-(et peut-être futur) patron de l'Isie, estime en effet à huit mois le délai nécessaire, une fois la composition de l'Instance décidée et les textes adoptés - ce qui n'est toujours pas fait - pour tout mettre en place.
L'issue de la transition et l'avenir des Tunisiens sont pour l'essentiel entre les mains d'Ennahdha. Les termes de l'équation, finalement, sont simples : si les islamistes comprennent que, compte tenu des spécificités du pays, de son histoire et de l'intérêt général, c'est à eux d'évoluer et de s'adapter aux réalités d'une Tunisie plurielle, ouverte sur le monde en général, et sur l'Europe en particulier, l'espoir est permis. Si, au contraire, ils s'entêtent à vouloir imposer par la contrainte un projet de société dont une grande partie du pays ne veut pas et à gouverner seuls, la révolution, lancée il y a maintenant deux ans, aura échoué...

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