Extension Factory Builder
13/12/2012 à 17:23
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Des heurts à Siliana, le 30 novembre 2012. Des heurts à Siliana, le 30 novembre 2012. © AFP

Affrontements politiques, économie anémique, réformes au point mort... Deux ans après la révolution, la Tunisie n'est toujours pas stabilisée. Et pâtit de l'intolérance et de l'incompétence d'une frange du parti Ennahdha.

La Tunisie s'enfonce. Chaque jour un peu plus. Les signes inquiétants se multiplient, et les affrontements, qui ne sont pas seulement verbaux, sont quasi permanents. Les sentiments les mieux partagés ? Bellicisme pour les plus engagés ; irrésolution pour les autres. Voici aussi venu le temps des démonstrations de force : un jour, les salafistes ; le lendemain, l'opposition ou les habitants des régions défavorisées ; le surlendemain, les syndicats ou les désormais célèbres comités de défense de la révolution, sombres émanations miliciennes d'Ennahdha.

Dernier épisode en date : l'attaque, le 4 décembre, par lesdits miliciens, du siège de l'Union générale tunisienne du travail (UGTT), la puissante centrale syndicale devenue le véritable fer de lance de l'opposition aux islamistes. Conséquence : une grève générale a été annoncée pour le 13 décembre, mais elle a été annulée in extremis.

Le contexte de ces joutes n'est guère plus rassurant : plus de un an après les élections, la Constituante avance à un rythme de tortue luth, le chômage progresse, les prix flambent et les investisseurs attendent une éclaircie qui ne vient pas. Comment en est-on arrivé là ? Il y a d'abord des raisons objectives, inhérentes à une transition menée dans un pays où les élites, qui n'ont connu que la dictature, n'ont jamais été préparées à diriger, et où la perspective d'accéder enfin au pouvoir a aiguisé tous les appétits. Mais il en existe d'autres, dont la moindre n'est pas le comportement d'Ennahdha. Car la formation islamiste est bel et bien au coeur de ce maelstrom.

Fracture

Jusqu'aux élections du 23 octobre 2011, le parti de Rached Ghannouchi, traversé de courants contradictoires mais au mode de fonctionnement interne beaucoup plus démocratique qu'on ne le pense, avançait masqué. À l'époque, son principal clivage interne opposait modernistes et conservateurs. Depuis son arrivée au pouvoir, qu'il partage avec des partenaires beaucoup moins puissants, le Congrès pour la République du président Moncef Marzouki, et Ettakatol, de Mustapha Ben Jaafar (à la tête de l'Assemblée), cette fracture interne s'est déplacée sur un autre front, celui de l'intérêt général. D'un côté, ceux qui, conscients qu'il faut sortir le pays de l'ornière et renouer les fils du dialogue politique, ont le sens de l'État. De l'autre, une frange de dirigeants et de militants qui n'ont qu'une idée en tête : conquérir chaque pan d'un pouvoir qu'ils ne veulent plus partager.

Cette opposition épouse les contours historiques d'une formation dont les membres ont suivi deux parcours distincts. Les uns ont passé de longues et éprouvantes années dans les geôles de Ben Ali, les autres ont vécu en exil. Les premiers, paradoxalement, incarnent le camp des « patriotes » et ne semblent guère assoiffés de revanche. Ils connaissent vraiment la Tunisie, ont noué des relations parfois étonnantes en prison et sont moins sensibles au chant des sirènes wahhabites venues du Moyen-Orient que leurs collègues qui en ont été bercés à Londres ou ailleurs. Une dualité que l'on retrouve au sommet du parti, entre un Hamadi Jebali qui fait montre d'un certain sens de l'État et un Ghannouchi dont les discours font souvent froid dans le dos. Résultat : Ennahdha, divisée, ne parvient pas à maîtriser un pouvoir trop lourd pour elle. Ce qui ne l'empêche nullement d'installer ses ouailles à tous les échelons, y compris au sein d'une administration jadis réputée efficace. À force de placer ses partisans - qui sont souvent loin d'avoir le niveau requis -, elle s'expose à une volée de critiques sur son incompétence.

Contre-pouvoirs

Légitimée par les urnes mais fragilisée par son bilan, Ennahdha n'est plus aussi sûre de dominer la scène politique. L'opposition s'est réorganisée autour de Béji Caïd Essebsi, l'ancien Premier ministre, et de sa formation, Nidaa Tounes. Le président Marzouki prend ses distances. La société civile et l'UGTT s'érigent en contre-pouvoirs. Ennahdha est donc souvent tentée de passer en force. Elle veut ainsi coûte que coûte contrôler l'Instance supérieure indépendante pour les élections (Isie), chargée d'organiser les prochains scrutins, présidentiel et législatif. Résultat, il semble peu probable que l'échéance fixée, autour de juin 2013, puisse être tenue. Kamel Jendoubi, ex-(et peut-être futur) patron de l'Isie, estime en effet à huit mois le délai nécessaire, une fois la composition de l'Instance décidée et les textes adoptés - ce qui n'est toujours pas fait - pour tout mettre en place.

L'issue de la transition et l'avenir des Tunisiens sont pour l'essentiel entre les mains d'Ennahdha. Les termes de l'équation, finalement, sont simples : si les islamistes comprennent que, compte tenu des spécificités du pays, de son histoire et de l'intérêt général, c'est à eux d'évoluer et de s'adapter aux réalités d'une Tunisie plurielle, ouverte sur le monde en général, et sur l'Europe en particulier, l'espoir est permis. Si, au contraire, ils s'entêtent à vouloir imposer par la contrainte un projet de société dont une grande partie du pays ne veut pas et à gouverner seuls, la révolution, lancée il y a maintenant deux ans, aura échoué...

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Tunisie

Pourquoi les médias français ne comprennent rien à la Tunisie

Pourquoi les médias français ne comprennent rien à la Tunisie

Clichés éculés, raccourcis stupéfiants, partialité délibérée... Les internautes tunisiens n'ont pas de mots assez durs pour qualifier la couverture de leur pays par les m&[...]

Tunisie - Nida Tounes : après les législatives, le temps des alliances

L’enthousiasme suscité par les législatives tunisiennes du 26 octobre s’estompe. Les résultats sont tellement serrés que les alliances entre partis seront déterminantes.[...]

Législatives tunisiennes : Nida Tounes remporte le scrutin avec 85 sièges à l'Assemblée

Les résultats officiels des législatives tunisiennes sont tombés dans la nuit de mardi à mercredi. Ils donnent Nida Tounes vainqueur du scrutin.[...]

Les législatives tunisiennes décryptées 3/3 : une élection de BCE au premier tour de la présidentielle ?

Pour conclure une série de trois entretiens, Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, évoquent, à la suite de la victoire de Nida Tounes aux[...]

Tunisie : résultats attendus ce soir, Nida Tounes annoncé vainqueur

À quelques heures de la publication mercredi soir des résultats officiels des législatives tunisiennes, Nida Tounes a déjà fait état de sa victoire et Ennahdha a reconnu sa[...]

Les législatives tunisiennes décryptées 2/3 : bipolarisation sur fond de désenchantement démocratique

Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, commentent pour "Jeune Afrique", dans un second entretien d'une série de trois, la bipolarisation du paysage politique,[...]

Les législatives tunisiennes décryptées 1/3 : victoire de Nida Tounes, vote sanction ou plébiscite ?

Karim Guellaty et Cyril Grislain Karray, spécialistes en communication politique, décryptent pour "Jeune Afrique", dans un premier entretien d'une série de trois, la victoire de Nida Tounes aux[...]

Tunisie : Nida Tounes formera une coalition après sa victoire aux législatives

Le chef du parti Nida Tounes a assuré lundi qu'il ne gouvernerait pas seul après sa victoire aux législatives devant les islamistes d'Ennahdha mais avec des partis "proches". Le scrutin a[...]

Tunisie : les observateurs de l'UE saluent des élections "crédibles et transparentes"

La mission d'observation électorale de l'Union européenne a jugé mardi "crédibles et transparentes" les élections législatives en Tunisie. Ces dernières ont[...]

Tunisie : Nida Tounes en tête des législatives, le paysage politique recomposé

Les Tunisiens ont voté dimanche pour les législatives. Au terme d'un scrutin qui s'est déroulé dans le calme, c'est sur le parti Nida Tounes que s'est porté leur choix. Les autres partis ont[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers