Extension Factory Builder
12/12/2012 à 19:07
Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer Envoyer Partager cet article
Le chef du gouvernement, Abdoul Mbaye. Le chef du gouvernement, Abdoul Mbaye. © DR

Issu du monde des affaires, figure atypique du gouvernement sénégalais, le Premier ministre Abdoul Mbaye s'est fait, en quelques mois, de solides ennemis.

Depuis quelques semaines, le chef du gouvernement est une cible de premier choix. Abdoul Mbaye est dans le viseur de la presse, mais aussi de l'opposition, d'une frange de la haute administration et de certains milieux d'affaires sénégalais... Même dans l'entourage du président, Macky Sall, et jusque parmi ses ministres, on lui compte des ennemis. Pas étonnant, dans un tel marigot, que les polémiques pleuvent.

D'abord, c'est un contentieux avec un client de son ancienne banque, que la justice n'a pas encore réglé, qui est sorti des placards. Puis une décoration par l'ambassadeur de France devient la preuve, pour certains, que le Premier ministre est un agent de la Françafrique. Enfin, début novembre, il est accusé d'avoir blanchi l'argent de Hissène Habré lorsque l'ex-dictateur tchadien a posé ses valises à Dakar, en 1990 (lire l'encadré ci-dessous). Il s'agit, de loin, de la charge la plus grave. Elle pourrait lui valoir une motion de défiance, que le Parti démocratique sénégalais (PDS, opposition) entend déposer à l'Assemblée nationale (sans grandes chances de succès), et elle est à l'origine d'une vague de demandes de démission.

En pâture

Pour l'heure, Mbaye n'est pas menacé, affirme l'entourage du président. Quand il lui a proposé le poste, le 3 avril, Sall l'avait prévenu : « À partir de maintenant, vous serez la cible numéro un. Je vous demande de vous concentrer exclusivement sur votre travail. » Il se doutait qu'en nommant un technocrate inconnu du sérail politique, qui plus est un banquier, il l'offrait en pâture.

Les millions de Habré : le magot qui fait scandale

En décembre 1990, Abdoul Mbaye dirige la Compagnie bancaire de l'Afrique occidentale (CBAO) depuis un an lorsque Hissène Habré (un homme auquel son père, le magistrat Kéba Mbaye, vouait un grand respect) se réfugie à Dakar. Le dictateur déchu ne vient pas seul. Avec lui : sa famille, un avion, des tapis et des sacs bourrés de billets de 10 000 F CFA. Selon l'ancien magistrat Mahamat Hassan Abakar, qui a présidé la Commission d'enquête du Tchad sur les exactions du régime Habré, ce dernier aurait emporté près de 10 milliards de F CFA, dont au moins 3,5 milliards seraient directement issus des caisses de l'État. Acculé par les journalistes, le Premier ministre a reconnu début novembre qu'il avait encaissé, en tant que banquier, une partie de cet argent, tout en précisant qu'il n'y avait là rien d'illégal. « En 1990, il n'y avait pas encore de loi sur le blanchiment d'argent », a-t-il expliqué. Celle-ci ne sera ratifiée qu'en 2004. Surtout, argue-t-il, il avait obtenu l'aval de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) et de la BIAO, la banque tchadienne d'où venait l'argent. Selon des sources concordantes, la somme encaissée par la CBAO n'était qu'une partie du magot de Habré. Moins de 500 millions. Qu'a-t-il fait du reste ? Il l'aurait placé dans d'autres banques et en aurait investi une partie dans l'immobilier.

De fait, en huit mois, Mbaye, 59 ans, s'est fait des ennemis un peu partout à Dakar. Les premiers se trouvent dans son propre camp. Il s'agit des cadres de l'Alliance pour la République (APR), le parti de Macky Sall, parmi lesquels figurent des ministres de premier rang : la garde des Sceaux, Aminata Touré ; Alioune Badara Cissé, limogé des Affaires étrangères en octobre ; Mahmoud Saleh, conseiller du président... Ceux-là ont été surpris par la nomination de Mbaye. Frustrés qu'un milliardaire qui n'a jamais mouillé le maillot leur passe devant, ils n'ont cessé de lui savonner la planche. L'un par des remarques déplacées en Conseil des ministres. Un autre par son dédain ostentatoire qui l'a poussé à ne participer qu'à trois ou quatre Conseils des ministres en huit mois. Un dernier par quelques fuites savamment organisées dans la presse. Mais à ce petit jeu, Mbaye sort pour l'instant vainqueur. Lors du remaniement d'octobre, plusieurs de ses ennemis ont été priés d'aller voir ailleurs.

Jugé intransigeant sur les questions de bonne gouvernance, Mbaye s'est également trouvé des adversaires dans l'administration. Au sein de l'illustre Inspection générale d'État (IGE) notamment. Les inspecteurs lui reprochent d'avoir exigé que les audits qui vont être commandités dans le cadre de la traque des biens mal acquis soient menés par des cabinets privés, sénégalais certes, mais affiliés à des cabinets internationaux. Motif avancé : dans un pays où l'on peut corrompre n'importe qui avec 10 millions de F CFA (environ 15 000 euros), on ne peut faire confiance à personne. « La réaction de l'IGE a été très dure, souffle un proche de Sall. Le président l'a protégé, mais il a donné raison à l'IGE. » Au final, l'institution, bien que pointée du doigt par la presse sous l'ère Wade, garde la main sur les audits.

Fuites

Certains intérêts privés se sentent également menacés. La volonté du gouvernement de faire baisser les prix des produits de première consommation le pousse à explorer plusieurs pistes. Dans le sucre par exemple, Mbaye a tenté de casser le monopole de fait de la Compagnie sucrière sénégalaise (CSS), détenue par « le roi du sucre », Jean-Claude Mimran. Selon des sources concordantes, l'industriel serait ouvert à la négociation, mais ce n'est pas le cas de tous ses collaborateurs. Son bras droit, Mamadou Diagna Ndiaye, qui s'y est opposé, est accusé par le clan Mbaye d'être à l'origine de plusieurs fuites dans la presse - ce qu'il réfute.

D'autres businessmen, hôteliers ou industriels en vogue lors des dernières années Wade, soupçonnés d'avoir bénéficié de ses largesses, verraient également d'un bon oeil le départ de Mbaye. Et pour cause : « Les hommes d'affaires de l'alternance, c'est terminé », leur a-t-il fait savoir.

« Le Premier ministre n'a aucun complexe face à eux : il est de leur monde », rappelle un de ses conseillers. Et il peut compter sur des amis très riches lui aussi. En novembre, certains d'entre eux n'ont pas hésité à se payer plusieurs pages de publicité dans les quotidiens pour lui apporter leur soutien. « Laissez notre Premier ministre travailler ! » écrivaient-ils, tout en dénonçant des « lobbies qui depuis des décennies réalisent de confortables profits en asphyxiant les populations ».

Abonnez-vous pour 11,25€ / mois
Tous droits de reproduction et de représentation ImprimerImprimer EnvoyerEnvoyer Partager cet articlePartager

Réagir à cet article

Sénégal

Expatriés : les villes africaines toujours plus chères !

Expatriés : les villes africaines toujours plus chères !

Les classements 2014 des cabinets Mercer et ECA International montrent que les villes africaines sont toujours plus chères pour les expatriés. En cause : une dépendance forte vis à vis des importations [...]

La France dans l'obligation de fournir un visa à un homosexuel sénégalais pour son mariage

Le Conseil d'État a condamné mercredi le gouvernement français qui avait refusé de délivrer un visa à un Sénégalais, résidant au Maroc, qui désirait se marier[...]

Sénégal : Rama Thiaw, réalisatrice et lutteuse

Réalisatrice au caractère bien trempé, la jeune Sénégalaise Rama Thiaw achève un documentaire sur le groupe de hip-hop Keur Gui, membre fondateur du collectif Y'en a marre lors de[...]

Cyclisme africain : pas de Tour de France, mais un sacré braquet !

On espérait des Sud-Africains et des Érythréens sur les routes du Tour de France. Mais, cette année encore, la compétition est orpheline du continent. Pourtant, l'Afrique est loin d'être[...]

Sénégal : Macky et le syndrome Hollande

Le président sénégalais vient de subir son premier revers politique. Ce ne sont que des élections locales, certes, et la défaite est surtout symbolique, mais c'est un avertissement[...]

Du Sénégal à la Tunisie, ramadan et grande bouffe !

De l'assiette à la télévision, impossible d'échapper au ramadan, qui impose son rythme à l'ensemble de la communauté musulmane. Paradoxalement, au Sénégal, la[...]

Sénégal : Touba hors la loi ?

Ambiance de vendetta et relents d'impunité dans la ville sainte des mourides du Sénégal, Touba, après le saccage des biens du vice-président de l'Assemblée nationale.[...]

Sénégal : nommé Premier ministre, Mahammed Dionne succède à Aminata Touré

Le président sénégalais a nommé dimanche Mahammed Dionne au poste de Premier ministre. Ce fidèle parmi les fidèles de Macky Sall remplace Aminata Touré, limogée le 4[...]

Le Sénégal dans l'attente d'un nouveau Premier ministre

Le Sénégal attendait samedi le nom du successeur du Premier ministre Aminata Touré, limogée moins d'une semaine après sa défaite à Dakar à des élections locales[...]

Sénégal : après la déroute des élections, Macky Sall "limoge" Mimi Touré

Attendue depuis dimanche soir, la décision est intervenue cinq jour plus tard. Défaite dans la commune de Grand-Yoff face au maire de Dakar Khalifa Sall, la première ministre Mimi Touré et son[...]

Dernière Minute

Toutes les dépèches
Voir tous les dossiers

Jeune Afrique Emploi

Toutes les annonces