Créature de Vladimir Poutine, Igor Setchine a pris au mois de mai la présidence de Rosneft, le désormais premier groupe pétrolier mondial. Au risque de faire de l'ombre à Dmitri Medvedev.
Ex-espion soviétique, homme fort du Kremlin et patron de la plus grande compagnie pétrolière de Russie - et du monde -, Igor Setchine ne s'était pas signalé jusqu'ici par une sensibilité excessive. Le 12 octobre, dans un grand hôtel londonien, devant un public trié sur le volet, il a montré qu'il avait quand même un coeur. « Rosneft est notre teddy bear, a-t-il estimé. Le sentiment de propriété se forme dès les premières années de la vie, quand l'enfant fait des câlins à son nounours et ne veut le prêter à personne. Nous éprouvons le même sentiment à l'égard du trésor qui nous a été confié. » Bien sûr, il s'agissait d'une habile opération de communication destinée à améliorer l'image de la société publique Rosneft au moment où elle négociait le plus gros contrat de son histoire : le rachat - effectif le 24 octobre - à British Petroleum et à un consortium de quatre oligarques russes de TNK-BP, le troisième groupe pétrolier de Russie.
Cercle polaire
Ce discours signifie d'abord que Setchine préfère travailler en solo - une habitude dans un pays dirigé par d'anciens espions qui n'ont aucune confiance dans leur entourage. Ensuite qu'il s'ouvre au monde depuis qu'il a été nommé à la tête de Rosneft, au mois de mai dernier. « Le Setchine que j'ai rencontré en 2006 et celui d'aujourd'hui sont deux personnes différentes, confirme l'un de ses associés. Il ne peut cacher son passé militaire, mais depuis qu'il dirige une entreprise publique il doit rendre des comptes, ça change tout. »
De fait, Setchine commence à recruter des étrangers. Sa compagnie, qui a signé des accords de partenariat avec ExxonMobil, Eni et Statoil, souhaite se lancer dans l'exploitation, techniquement difficile, de vastes champs offshore au nord du cercle polaire. L'objectif est d'en faire une entreprise de pointe et de prouver qu'une société d'État peut être au moins aussi efficace qu'une entreprise privée.
En Angola et au Mozambique, il fut naguère interprète pour l'armée. Enfin, officiellement...
Igor Setchine est né à Leningrad en 1960, dans une famille d'ouvriers. À l'instar de la plupart des membres de l'élite au pouvoir, on ne sait presque rien de lui. Mais il est quand même établi que, parfait lusophone, il a travaillé pendant plusieurs années en Angola et au Mozambique, comme interprète dans l'armée - enfin, officiellement... Au début des années 1990, il refait surface à Saint-Pétersbourg, auprès de Vladimir Poutine, alors adjoint au maire.
Cerbère
Pendant les deux premiers mandats présidentiels de celui-ci, Setchine, chef de l'administration présidentielle, monte la garde tel un cerbère. En 2008, quand Poutine doit renoncer à la présidence, il devient vice-Premier ministre. Mais quand, en mai dernier, son mentor revient au Kremlin, Setchine n'entre pas au gouvernement mais se voit confier la direction de Rosneft. On le croit sur la touche. Erreur ! Une rafale de décrets lui donnent bientôt la haute main sur le secteur de l'énergie. Il est nommé à la tête de Rosneftegaz, le fonds étatique qui possède des participations dans Rosneft et Gazprom. Un nouveau décret exige alors que Rosneftegaz renforce la présence de l'État dans le secteur énergétique, plutôt que de jouer la carte des privatisations, comme le proposait Dmitri Medvedev, le Premier ministre. Pour finir, Setchine est nommé à la tête d'une commission spéciale de l'énergie rattachée à la présidence. Beaucoup sont convaincus qu'un gouvernement parallèle a alors été constitué.
En tentant d'étendre son empire, le patron de Rosneft se heurte à Medvedev, qui ne cesse de contrecarrer ses initiatives et qui a même exigé de lui qu'il verse au gouvernement 1,6 milliard de dollars de dividendes. « Quelle que soit l'influence d'un ancien ministre ou vice-Premier ministre, ce sont les ministres en fonction qui prennent les décisions, pas le patron d'un grand groupe », estime un proche de Medvedev. Cela reste à démontrer.
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Charles Clover et Catherine Belton, Financial Time

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