Les chefs d'État africains tancés par François Hollande à Kinshasa, menacés pour certains de poursuites judiciaires en France et régulièrement vilipendés dans la presse hexagonale ne sont pas des naïfs. Ils savent très bien pourquoi le président français, quinze jours après leur avoir servi la leçon, s'en est allé en Arabie saoudite soutenir le bras d'un souverain cacochyme dont le pays, côté libertés et droits humains, ferait presque passer les leurs pour des modèles de démocratie. On ne froisse pas impunément le premier producteur mondial de pétrole, ni les acheteurs potentiels d'Airbus, de Rafale et de missiles Thales, encore moins les détenteurs de fonds souverains en mesure de contribuer au redressement productif cher à Arnaud Montebourg. Alors que l'on peut encore, sans dégâts collatéraux, soulager sa conscience en jugeant « tout à fait inacceptables » les réalités congolaises. Dans le monde d'aujourd'hui, tout est rapport de forces, et de ce côté-là nos chefs africains ne jouent pas dans la même cour que les émirs du Golfe, d'autant qu'ils ont souvent bien des choses à se reprocher.
Mais tout de même : si j'étais Joseph Kabila, je me demanderais ce que j'ai de moins que Choummaly Sayasone, président de la République démocratique et populaire du Laos, secrétaire général du parti unique, réélu l'an dernier à l'unanimité et hôte du sommet Asie-Europe auquel François Hollande a participé le 5 novembre dernier. D'un sommet à l'autre, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire. J'ai eu beau tendre l'oreille : pas plus à Vientiane qu'à Djeddah il n'a été question dans la bouche présidentielle de bonne gouvernance et de respect de l'opposition, sans doute parce que, dans ces deux pays, l'opposition n'a tout simplement aucune existence légale, ce qui évite de s'en préoccuper. Certes, François Hollande a de nouveau employé au Laos le qualificatif d'« inacceptable », mais il s'agissait là de fustiger... le déficit commercial, il est vrai abyssal, de la France vis-à-vis de la Chine, et non de dénoncer la persécution des chrétiens, Hmongs et autres minorités dans cette ex-colonie française. Plus surprenant encore, aucune question ne lui a été posée sur ce thème et aucun média n'a relevé ce qui ressemble fort, des rives du Congo à celles du Mékong, à un deux-poids-deux-mesures.
Cela fait longtemps il est vrai que les Africains sont habitués à voir débarquer chez eux des reporters épisodiques, attirés par le spectacle de leurs déboires comme des mouches par le miel. Leurs douleurs sont si photogéniques, leur chaos si mythogénique - et leurs réussites si peu bankable auprès des rédacteurs en chef - qu'ils se sont résignés à vivre sur un continent devenu le bac à sable de chasseurs de scoops, en quête insatiable de femmes violées, d'enfants massacrés et de satrapes kleptocrates. Interrogé à Kinshasa sur les motifs de sa sévérité à l'égard de certains de ses pairs africains, le président français a eu de son côté et en substance une réponse quelque peu étonnante : qui aime bien châtie bien. En d'autres termes : plus je vous critique, plus je vous aime, et vice versa. Ou encore : fin de la Françafrique, place à l'amour vache. Les concernés, qui ne sont tout de même pas masochistes (quoique...), ont dû apprécier.

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