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12/11/2012 à 08:26
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La centrale thermique d'Azito (Abidjan) a été attaquée le 15 octobre par des hommes armés. La centrale thermique d'Azito (Abidjan) a été attaquée le 15 octobre par des hommes armés. © Luc Gnago/Reuters

Au Ghana ou au Liberia, ils rêvent de ramener l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo au pouvoir. Enquête sur ces exilés qui ne reconnaissent toujours pas la légitimité d'Alassane Ouattara et qu'Abidjan soupçonne d'être à l'origine des attaques de ces derniers mois.

La cote d'alerte est-elle atteinte ? Depuis cinq mois, les attaques se multiplient en Côte d'Ivoire. Le 8 juin à Sakré, à la frontière du Liberia (7 Casques bleus nigériens tués). Le 6 août au camp militaire d'Akouédo, à Abidjan. Le 21 septembre au poste de Noé, à la frontière du Ghana. Le 15 octobre à la centrale thermique d'Azito, à Abidjan. Le 21 octobre à la gendarmerie de Bongouanou, à 200 km au nord d'Abidjan... Aucune de ces actions n'a été revendiquée, mais, dans l'entourage du chef de l'État, les regards se tournent vers le camp du président déchu, Laurent Gbagbo, et vers ses partisans exilés au Ghana.

Le 15 octobre, l'ONU publie un rapport d'experts qui accrédite la thèse d'un commandement stratégique pour renverser le président Ouattara. Dans un document de 26 pages, cinq enquêteurs - un Colombien, un Rwandais, un Britannique, un Belge et un Espagnol, le coordinateur - affirment que des exilés du camp Gbagbo pilotent et financent ces attaques meurtrières depuis le Ghana. Ils précisent que, lors d'une réunion le 12 juillet à Takoradi, le grand port de l'ouest du Ghana, plusieurs groupes pro-Gbagbo « ont décidé d'unir leurs efforts en vue de reconquérir le pouvoir en Côte d'Ivoire ». Derrière les frappes de ces derniers mois, les experts voient notamment la main de six personnalités de l'ancien régime : Marcel Gossio, directeur du port d'Abidjan, Alphonse Mangly, directeur des douanes, le pasteur Moïse Koré, conseiller spirituel du couple Gbagbo, Justin Koné Katinan, ancien ministre du Budget, Nady Bamba, seconde épouse de Laurent Gbagbo, et Charles Blé Goudé, ex-ministre de la Jeunesse.

Mieux, les experts indiquent que, fin juin, dans un camp militaire de Bamako, deux proches de Damana Pickass (l'homme qui a arraché les résultats de la présidentielle devant toutes les caméras, le 30 novembre 2010 à Abidjan, au siège de la Commission électorale indépendante) ont rencontré secrètement le chef de la junte malienne, le capitaine Sanogo. Encore plus incroyable, les enquêteurs de l'ONU affirment qu'en août un membre du camp Gbagbo et un représentant du groupe islamiste malien Ansar Eddine se sont retrouvés « à la frontière entre la Mauritanie et le Sénégal pour discuter d'une possible coopération en vue de fournir une possible assistance technique militaire au moyen de mercenaires ».

Quelle est la crédibilité du rapport de l'ONU ? Les cinq experts ont travaillé du 5 juillet au 14 septembre, date de la première remise de leurs travaux au Conseil de sécurité. Ils ont visité sept pays : la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo, le Niger, la France, la Belgique et les Pays-Bas. Dans leurs conclusions, ils établissent la liste des six chefs militaires présumés du « commandement stratégique » établi au Ghana. Le problème, c'est que, dès le 2 août, la même liste apparaît dans un rapport confidentiel du ministère ivoirien de l'Intérieur. Sous l'ancien régime, les six hommes étaient à des postes clés : le colonel Gouanou à la région militaire de Daloa ; le colonel Dadi Tohourou au bataillon d'artillerie sol-air (Basa) ; le commandant Abehi à l'escadron mobile de gendarmerie ; le commandant Kakou Brou, dit KB, aux garde-côtes ; le commissaire Gnahoua, dit Kabila, à la police ; et le commissaire Loba à la brigade antiémeutes. Les experts de l'ONU se sont visiblement inspirés d'une enquête de la sécurité ivoirienne.

Il est vrai que le colonel Alphonse Gouanou n'est pas un inconnu. C'est l'un des présumés comploteurs qui apparaissent dans une vidéo réalisée à Accra, au Ghana, et diffusée le 12 juin dernier sur la télévision ivoirienne. Et les experts de l'ONU ont fait aussi leurs propres investigations. La preuve, cet échange de textos publié dans leur rapport. Nous sommes le 9 août, quelques jours après l'attaque retentissante du camp d'Akouédo. Un mystérieux colonel ivoirien - via l'un des auteurs des textos - annonce de prochaines actions sur Yopougon et la Maison d'arrêt et de correction d'Abidjan (Maca). Surtout, il prévoit de retrouver le soir même des représentants « du jihad et des Touaregs pour rencontre discrète ».

Tout ceci n'est que « mascarade politique », réplique par communiqué le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo, qui demande à l'ONU de « cesser de se faire instrumentaliser par le régime Ouattara ». Les connexions avec la junte malienne et Ansar Eddine ? « Ce sont des affirmations grotesques et ridicules », lance Damana Pickass, qui préside aujourd'hui à Accra la Coalition des patriotes ivoiriens en exil. « Je ne crois pas qu'il y ait eu une mission à Bamako. Aller voir la junte, ça aurait un peu de crédibilité. Mais rencontrer à la fois la junte et Ansar Eddine, alors qu'ils sont à couteaux tirés, c'est impensable. Le montage est vraiment grossier et détruit l'ensemble du rapport. »

Patrouille des Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) dans la région de Taï, à la frontière avec le Liberia. Le 8 juin, 18 personnes y ont été tuées.

© Luc Gnago/Reuters

Marcel Gossio, Nady Bamba, Charles Blé Goudé, Justin Koné Katinan... Tous les exilés mis en cause dans le document de l'ONU affirment qu'il s'agit d'un tissu de mensonges. « Depuis avril 2011, je vis au Maroc et je n'en suis pas sorti », a confié Gossio. « À aucun moment depuis qu'elle se trouve en exil Mme Bamba n'a eu un quelconque rôle politique. Ces allégations [...] semblent préparer la voie à des initiatives [...] contre les exilés réfugiés à l'étranger », affirme son avocat. « Au moment où une procédure d'extradition est lancée contre Koné Katinan, ce rapport vise à mettre la pression sur le Ghana pour qu'il livre les exilés à la Côte d'Ivoire », ajoute Assoa Adou, l'ancien ministre de la Construction et de l'Urbanisme, qui dirige aujourd'hui la coalition des cadres du FPI en exil. D'autres pensent que ce même rapport pourrait aider Ouattara à obtenir la levée de l'embargo onusien sur les armes.

Armée secrète

La filière libérienne

Le 18 octobre, Ellen Johnson Sirleaf était à Abidjan pour rassurer Ouattara. Son pays, a affirmé la présidente du Liberia, aidera à régler le problème des miliciens pro-Gbagbo. Cachés dans les forêts et dans les camps de déplacés situés près de la frontière, les ex-membres des Forces de résistance du Grand-Ouest (FRGO) ont juré la perte de Ouattara... Parmi leurs chefs, Alexis Tari, basé près du village de Para en Côte d'Ivoire. Réfugié près de Zwedru (Liberia), Oulaï Tako dirige quant à lui les combattants qui font des incursions du côté de Bloléquin, en Côte d'Ivoire. Tinte Medard, l'ex-patron du Front de libération du Grand-Ouest à Toulepleu, s'est replié dans le camp de Solo, au Liberia, d'où il continue de diriger ses miliciens en se finançant avec les mines d'or clandestines. Gninizi Bawe, ancien cadre de l'armée du président libérien Charles Taylor, a été reconnu formellement par les populations de Sakré (Côte d'Ivoire), une ville qu'il a attaquée en avril dernier avec des miliciens pro-Gbagbo. Il habiterait à Ziah Town au Liberia.

Y a-t-il une armée secrète du FPI derrière la frontière ghanéenne ? Parmi les réfugiés ivoiriens, il est certain que des armes circulent et que le désir de revanche est fort. « Plusieurs anciens combattants pro-Gbagbo ont infiltré un camp proche de Takoradi », reconnaît le président du Ghana Refugee Board, Ken Dzirasah. Le 13 octobre, 43 de ses occupants ont été arrêtés par les autorités ghanéennes. « Pour autant, je ne crois pas à une grande organisation FPI », affirme un conseiller politique du Rassemblement des républicains (RDR) d'Alassane Ouattara. « Miaka Ouretto, Laurent Akoun, Assoa Adou, Blé Goudé... Les orphelins de Gbagbo se disputent son héritage. Je ne les vois pas s'asseoir autour d'une même table. En plus, ceux qui sont en exil n'ont pas d'argent. Hormis quelques hommes d'affaires d'Afrique du Sud et de Guinée équatoriale, personne ne les aide. » De fait, la plupart des exilés sont sans le sou. Ils sollicitent à longueur de journée leurs proches et amis en Europe pour qu'ils leur envoient de l'argent via Western Union. À Accra, on les voit même se déplacer en tro-tro (transports locaux) et traîner à l'Accra Mall ou dans les cybercafés. Heureusement, les autorités ghanéennes leur ont alloué des villas pour un loyer annuel modique de 1 million de F CFA (1 525 euros).

« Le vrai problème, c'est notre propre système sécuritaire, soupire le cadre du RDR. À force de dire qu'il faut en finir avec les comzones, un certain nombre de commandements dans l'armée, la gendarmerie et la police ont été confiés à des nostalgiques de Laurent Gbagbo, qui informent l'ennemi sur les faiblesses de notre dispositif de sécurité. Ainsi, le 6 août, au camp d'Akouédo, les assaillants ont réussi à atteindre la poudrière et les dortoirs grâce à des complicités internes. Et, aujourd'hui encore, des miliciens pro-Gbagbo traversent tranquillement la frontière ghanéenne jusqu'à Aboisso [à mi-chemin sur la route d'Abidjan, NDLR] où ils montent des caches d'armes avec des complicités locales. »

Plus qu'une armée secrète, c'est une toile d'araignée qui est sans doute en train de se tisser entre pro-Gbagbo de l'intérieur et de l'extérieur. S'il n'existe aucune preuve sérieuse sur la réalité d'un plan de renversement politico-militaire savamment préparé, l'aile politique des exilés reconnaît que, « quand les militaires sont fâchés, leurs seuls moyens de défense sont les armes ». En fait, les militaires pro-Gbagbo se méfient des responsables politiques, dont certains « parlent beaucoup ». Stratégiquement, ils n'ont aucun intérêt à les mettre dans le secret. Et ce sont bien ces sécurocrates qui inquiètent le plus Abidjan.

Mandats d'arrêt

Les commandants Jean-Noël Abehi et Kakou Brou, notamment, sont soupçonnés d'être les cerveaux des attaques actuelles.

Dans le viseur des autorités, il y a les six officiers pointés par le rapport de l'ONU, et tout particulièrement les commandants Jean-Noël Abehi et Kakou Brou. Ils sont soupçonnés d'être les cerveaux des attaques actuelles. Kakou Brou, ancien pilier de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d'Ivoire (Fesci), serait établi avec plusieurs déserteurs près de Takoradi. Abehi, lui, semble avoir de l'ascendant sur les anciens combattants qui sont installés dans le camp de réfugiés libériens de Buduburam, à une quarantaine de kilomètres d'Accra. Ce camp doit être démantelé. Dans la capitale ghanéenne, on peut aussi croiser le capitaine Clément Zadi, l'officier qui avait été chargé du blocus du Golf Hôtel. Des mandats d'arrêt internationaux auraient été émis à l'encontre d'Abehi et Zadi.

Il reste une question. Le FPI a-t-il totalement tort quand il impute certaines attaques récentes à des règlements de compte entre forces pro-Ouattara ? Dans leur rapport, les experts de l'ONU craignent que « le sérieux mécontentement chez les Dozos, les volontaires et les démobilisés [tous ceux qui n'ont pas été intégrés dans l'armée depuis 2011] ne profite aux fauteurs de déstabilisation ». Plusieurs anciens partisans d'Ibrahim Coulibaly, l'ex-officier pro-Ouattara éliminé par les Forces républicaines de Côte d'Ivoire (FRCI) en avril 2011, sont déjà passés dans le camp Gbagbo. Commentaire du conseiller politique du RDR : « Akouédo, Azito... Pour l'instant, on n'a pas atteint la cote d'alerte, mais il ne faut rien prendre à la légère. »

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Christophe Boisbouvier et Pascal Airault

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