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15/10/2012 à 12:06
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Dans les couloirs du siège de l'UA, à Addis-Abeba, le 16 juillet. Dans les couloirs du siège de l'UA, à Addis-Abeba, le 16 juillet. © Reuters

C'est dans la lutte contre l'apartheid qu'elle s'est forgé un nom, mais c'est en Éthiopie qu'elle devra porter haut les couleurs du continent. Réputée dure mais intègre, l'ancienne ministre sud-africaine a pris les rênes de la Commission de l'Union africaine le 15 octobre.

Mis à jour le 15/10.

Elle ne parvient pas à retenir ses larmes. Ce 19 septembre, la voix nouée par l'émotion, Nkosazana Dlamini-Zuma prend la parole devant le Parlement sud-africain, qui vient de lui rendre hommage. « J'irai à Addis-Abeba non pas en sauveuse, mais comme un humble serviteur du continent », bredouille-t-elle. Élue mi-juillet à la tête de la Commission de l'Union africaine (UA), elle est entrée officiellement en fonction le 15 octobre. À la tribune, elle avale quelques gorgées d'eau et se ressaisit : « Ne vous inquiétez pas. Je pleure quand je suis heureuse et je pleure quand je suis triste. Aujourd'hui, je suis les deux. » (voir la vidéo ci-dessous)

À 63 ans, elle est la nouvelle femme forte du continent. Le sourire est charmeur, les pagnes sont colorés, mais en Afrique du Sud on sait depuis longtemps que la ministre de l'Intérieur est surtout une femme politique redoutable. Elle y est réputée dure mais intègre, austère mais brillante, opiniâtre, têtue, même, selon ses détracteurs... Et le portrait que l'on fait souvent d'elle cadre mal avec cette soudaine manifestation d'émotion.

Poids lourd du Congrès national africain (ANC, au pouvoir), Nkosazana Dlamini-Zuma a été ministre sans interruption depuis les premières élections démocratiques, en 1994. Lorsque Nelson Mandela décide de lui confier le ministère de la Santé, elle est la première étonnée, mais se fait vite remarquer. En quelques mois, elle met en oeuvre une réforme du système de santé instaurant la gratuité des soins pour les femmes enceintes et les enfants de moins de 6 ans. Elle affronte quelques-uns des lobbys les plus puissants de la planète pour faire voter une loi antitabac puis pour que les malades du sida aient accès aux médicaments génériques.

Elle est encore ministre de la Santé, en 1998, quand elle divorce de l'actuel président sud-africain, Jacob Zuma, après seize ans de mariage et quatre filles. Publiquement, elle se contentera de mentionner des « différences irréconciliables », mais en coulisses il se dit qu'elle ne supportait plus les autres épouses de son mari, alors numéro deux de l'ANC.

Poigne

Lorsqu'elle fait son entrée sur la scène diplomatique africaine l'année suivante, elle est donc déjà réputée pour sa poigne. Thabo Mbeki, qui vient d'arriver au pouvoir, en fait sa ministre des Affaires étrangères, et l'opposition blanche raille cette nomination. « Un éléphant dans un magasin de porcelaine », lance Tony Leon, son leader de l'époque, avec une inélégance à laquelle elle a dû s'habituer.

Nkosazana Dlamini-Zuma tient bon. S'oppose à Mouammar Kadhafi, le « Guide » libyen qui rêve de devenir celui du continent. « Elle s'est fermement prononcée contre son projet d'États-Unis d'Afrique, se souvient l'Ivoirien Amara Essy, président de la Commission de l'Organisation de l'unité africaine [OUA] puis de l'Union africaine [UA] entre 2001 et 2003. Quand Kadhafi nous invitait à Tripoli, elle venait à ses frais et refusait tout ce qui venait de lui. »

Zouloue à l'orgueil contrarié, issue d'un milieu modeste, elle a été de tous les gouvernements.

Quelques années plus tard, Thabo Mbeki envisage de la nommer vice-présidente (Dlamini-Zuma déclinera la proposition). Sans doute a-t-il décelé chez elle une détermination profondément enracinée. L'un comme l'autre ont été marqués par la lutte contre l'apartheid et sont persuadés qu'un futur digne et prospère pour l'Afrique ne peut être qu'arraché aux puissances occidentales.

Pendant les dix années que Dlamini-Zuma passe à la tête de la diplomatie sud-africaine, cette conviction est une constante. Au risque, parfois, de ménager des régimes qui ne le méritent guère. Face au Zimbabwe de Robert Mugabe, elle défend farouchement une « diplomatie silencieuse » aux antipodes des vertes réprimandes de la Grande-Bretagne. Une politique toujours défendue par son entourage de l'époque, malgré des résultats mitigés. « C'était la bonne attitude à adopter, clame Essop Pahad, ministre à la Présidence de Thabo Mbeki. Et nous devons faire en sorte que l'UA résiste à toutes les interventions des puissances occidentales à l'avenir. » Les critiques des médias internationaux piquent Dlamini-Zuma au vif. « Je n'ai jamais eu bonne presse. Tout ce que je touche est critiqué », lâchera-t-elle un jour à un journal sud-africain.

Fille aînée

Mais la ministre sait encaisser les coups. Élevée dans un milieu modeste dans le KwaZulu-Natal, elle est l'aînée de huit enfants, et l'on imagine sans peine les difficultés d'une enfance sous l'apartheid. Son père, instituteur catholique, l'envoie étudier à l'Adams College, une école fondée par des missionnaires dans la banlieue de Durban. Elle y sera marquée par une scène qui résume l'absurdité violente du régime : un enseignant blanc s'emporte un jour violemment contre un de ses collègues noirs, un professeur que Dlamini-Zuma admire profondément et qui a osé boire dans une tasse réservée aux Blancs.

Divorcés depuis 1998, les ex-époux Zuma ont conservé de bonnes relations.

© AFP

Zouloue à l'orgueil contrarié, elle commence à militer dès l'âge de 16 ans, mais c'est à l'université du Natal, où elle étudie, qu'elle rencontre Steve Biko, héraut du Black Consciousness Movement (Mouvement de conscience noire). Biko prône une ligne plus radicale que celle de l'ANC. Ensemble, ils participent à la création de l'Organisation des étudiants sud-africains (Saso), dont elle devient la vice-présidente à 27 ans. Contrainte à l'exil peu de temps après, elle finit ses études de médecine en Grande-Bretagne, où elle exerce brièvement comme pédiatre. Au début des années 1980, elle poursuit sa carrière (et ses activités politiques) au Swaziland ; c'est là qu'elle rencontre Jacob Zuma.

Il est arrivé que ses ardentes convictions l'aveuglent. Quand elle était à la Santé, elle a défendu le Virodene, un médicament contre le sida fabriqué en Afrique du Sud qui s'est révélé inefficace. Une campagne contre le virus restera d'ailleurs l'un de ses pires souvenirs : en 1995, son ministère finance une comédie musicale pour sensibiliser les jeunes. Mais le budget du spectacle (près de 5 millions d'euros) choque, et la presse suspecte des irrégularités dans l'attribution de certains contrats. Après deux représentations, Dlamini-Zuma jette l'éponge. De ses détracteurs, elle dit que « ce sont des Blancs qui cherchent à tirer les Noirs vers le bas ». « Bien sûr, elle a été blessée par cette affaire, confirme Essop Pahad. Mais qui ne l'aurait pas été ? Elle a été l'objet d'une campagne injuste. » Il lui faudra attendre son arrivée au ministère de l'Intérieur, après l'élection de Jacob Zuma, en 2009, pour que ses compétences soient unanimement reconnues. Sa ­rigueur fait merveille dans une administration longtemps synonyme de corruption et de lenteur, mais aujourd'hui considérée comme l'une des mieux gérées du pays.

Appétits sud-africains

En 2011 et 2012, la bataille qui l'opposa au Gabonais Jean Ping pour la tête de la Commission de l'UA fut rude, mais rares sont ceux qui doutent de sa compétence : sa formation académique, son habileté et son expérience diplomatique plaident pour elle. Panafricaniste convaincue, elle connaît parfaitement les rouages de l'institution pour avoir participé à la rédaction de ses statuts. Si, pendant les premiers mois de la campagne, elle a parfois paru manquer de détermination, sa grande force de travail devrait compenser. « Il n'était pas rare qu'elle nous convoque à 2 heures du matin pour annoncer les résolutions de l'UA », se souvient Liesl Louw-Vaudran, une journaliste sud-africaine qui l'a suivie au cours de plusieurs déplacements en Éthiopie.

Une famille très politique

Un couple divorcé à deux postes clés du continent... L'élection de Nkosazana Dlamini-Zuma à la présidence de la Commission de l'Union africaine (UA) a abouti à une situation inédite qui durera au moins jusqu'à la fin du premier mandat de Jacob Zuma à la tête de l'Afrique du Sud, en 2014. Mais si Dlamini-Zuma a conservé le nom de son ex-mari et a toujours de bonnes relations avec lui, elle s'est montrée très indépendante par le passé. Elle est aussi liée avec le ministre zimbabwéen de l'Industrie et du Commerce, Welshman Ncube, dont le fils a épousé en 2008 Gugulethu Zuma, une des filles de Nkosazana et de Jacob. Figure de la scène politique à Harare, Welshman Ncube est le chef d'une faction dissidente du Mouvement pour le changement démocratique (MDC, opposition). Les adversaires de Ncube en ont évidemment profité pour dénoncer le favoritisme dont il bénéficierait de la part du médiateur de la crise politique... Un certain Jacob Zuma. P.B.

Ses réflexes et ses convictions en feront un défenseur constant des leaders africains critiqués par les Occidentaux. Après son élection à la Commission de l'UA, elle a d'ailleurs réaffirmé son soutien au président soudanais Omar el-Béchir, sous le coup d'un mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale (CPI).

Élue contre la volonté d'une partie des pays francophones et de quelques anglophones effrayés par les appétits sud-africains, elle devrait mettre l'accent sur les projets de fond, moins polémiques : elle fait du développement des infra­structures sa priorité et veut faire progresser le statut des femmes en Afrique. L'attitude qu'elle adoptera face aux crises du continent est plus incertaine. Elle est convaincue que le dialogue et la recherche d'un consensus sont essentiels pour résoudre les conflits - idée qu'elle a mise en pratique pendant les négociations intercongolaises, qui, sous la médiation de l'Afrique du Sud, ont abouti aux accords de Sun City en 2002.

Comment réagira-t-elle face à la crise au Mali ? Le scénario d'intervention qui se dessine place les troupes maliennes et celles de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (Cedeao) en première ligne, mais le soutien logistique proposé par les Occidentaux (la France en tête) n'a pas pu lui échapper. S'immiscera-t-elle dans les affaires de l'Afrique de l'Ouest, qui ne l'a guère soutenue face à Jean Ping ? On sera vite fixés. Parviendra-t-elle à défendre les intérêts du continent plutôt que ceux de son pays d'origine ? « C'est le problème, affirme un proche de l'ancien président de la Commission. Son intelligence et ses compétences ne font pas de doute, mais il est peu probable qu'elle réussisse à prendre ses distances vis-à-vis de Pretoria. »

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