On n'a peut-être pas pris toute la mesure - ni mesuré toutes les conséquences - de l'implosion malienne, dont les origines se situent autant dans la sidérante incurie sécuritaire des dernières années du régime d'Amadou Toumani Touré que dans la dispersion de l'arsenal libyen. Ainsi que le décrit avec précision un document de synthèse sur la situation au Sahara, partagé entre plusieurs services de renseignements européens et maghrébins, et dont J.A. a pris connaissance, la mainmise de groupes islamistes sur le nord du Mali a créé un formidable appel d'air dans lequel s'engouffrent chaque jour, depuis plus de six mois, des centaines de jeunes recrues venues des cinq pays du Maghreb. Le voyage se fait de nuit à bord de Toyota Land Cruiser, via les filières rodées par les trafiquants de drogue et de cigarettes. La prime d'embauche versée à l'arrivée à Gao, Kidal ou Tombouctou est de 4 000 euros, et les raisons qui poussent ces nouveaux jihadistes sur les sentiers de la guerre sont les mêmes que celles qui animent les émigrés clandestins entassés dans les pateras en Méditerranée : la misère sociale et l'espoir d'un eldorado.
Cette absence d'avenir, cet horizon opaque générateur de toutes les folies, nul ne le ressent plus que les jeunes Sahraouis des camps du Front Polisario de la région de Tindouf, qui toute leur vie n'ont eu pour toit que les tentes de leurs campements, dressés dans le désert algérien. C'est la raison pour laquelle on les retrouve de plus en plus nombreux dans les rangs d'Aqmi ou du Mujao. Formés au maniement des armes, endoctrinés par des imams salafistes qui prônent ouvertement dans les camps la création d'un État islamiste au Sahara occidental, ces combattants sont accueillis à bras ouverts par leurs frères algériens. Certes, comme le décrit notre document, l'entente entre ces différents groupes est loin d'être permanente.
L'histoire des katibas islamistes du Sahara depuis des années est aussi faite de captures, de rançons, d'affrontements fratricides sur fond de partage des fruits impies du trafic des otages ou de celui du haschich. Mais l'irruption récente au coeur de cette nébuleuse terroriste, qui a désormais trouvé son sanctuaire, de desperados issus des rangs de la dernière guérilla d'Afrique ajoute encore à la dangerosité ambiante.
Ni le Maroc - qui a renforcé ses mesures de sécurité dans le Sud par crainte des attentats -, ni la Mauritanie - qui fait ce qu'elle peut, avec détermination -, ni l'Algérie n'ignorent cette nouvelle donne. D'où l'incompréhension manifestée par ses partenaires, tant africains qu'européens, vis-à-vis de cette dernière. Pourquoi Alger, qui détient l'une des clés majeures de la solution, essentiellement militaire, à la menace terroriste saharienne refuse-t-elle de s'en servir ? Pourquoi, alors que rien de ce qui se passe au sein du Polisario ne lui échappe, ce grand pays laisse-t-il à ce point se déliter la situation, alors que la direction du Front semble avoir perdu tout contrôle sur sa base ? Pourquoi le Comité d'état-major opérationnel conjoint (Cemoc), mécanisme conçu à Alger pour faire face au péril Aqmi et qui regroupe plusieurs États sahéliens, est-il étrangement paralysé, comme en état d'hibernation, depuis le début de la crise malienne ? Sauf à susciter, un jour ou l'autre, des réponses désagréables à ces questions, il est temps de sortir de l'attentisme et de l'expectative. Chaque jour qui passe rapproche un peu plus de celui où le Nord-Mali ne sera plus récupérable.

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